lundi 27 juillet 2015

SUBJECTIVATION DU DISCOURS VRAI PAR L'ECOUTE

Différences entre l’ascèse philosophique et chrétienne


Pour rappel l’ascèse païenne de la pratique de soi n’a pas pour but le renoncement comme chez les chrétiens mais au contraire la création de soi-même comme fin de l’existence. D’un soi que l’on équipe d’un dispositif de protection contre l’adversité (la paraskeuê). En outre, les Grecs  ne cherchaient pas une pratique soumettant l’individu à des lois - fussent-elles divines - mais seulement à la vérité car en fait l’ascèse était l’appropriation d’un discours de vérité dans un art de vivre  de soi à soi afin de  devenir sujet de ce discours au travers d’un processus de subjectivation [c’est-à-dire où il faut faire sien] et non d’objectivation de soi comme dans les discours vrais des aveux et de la confession chrétiens qui aboutissent à la renonciation.

L’écoute


Pour recueillir le logos il faut évidemment être à l’écoute. Plutarque a d’ailleurs consacré un traité à ce sujet le « peri  tou akouein » ou « De Audiendo » où l’ouïe est présentée comme le plus passif de tous les sens car si l’on peut s’empêcher de voir, de toucher, de sentir ou de goûter on ne peut jamais éviter d’entendre. On est ébranlé et l’on fait fuir avec un bruit violent, on séduit et l’on ensorcelle l’âme  par des flatteries (cf Ulysse et les Sirènes).
S’il est le plus passif, il est également le seul capable de recevoir le logos. Les autres sens sont source de plaisirs, de vices et d’erreurs, ce sont eux qui nous trompent sur la réalité. Mais l’ouïe est le seul capable d’apprendre la vertu par le langage entendu.
Sénèque dans la lettre 108 reprend l’idée du sens passif de l’ouïe et c’est très bien pour la philosophie car même en état d’écoute passive il reste toujours quelques fruits du discours dans l’âme où a pénétré le logos, le verbe. Cela est lié à la doctrine des semences de vertu qui germent dans l’âme à l’écoute de paroles de vérité.
Néanmoins tous les auditeurs ne profitent pas de la philosophie car certains ne sont pas attentifs. Ils font seulement attention au style, à la recherche de mots et aux ornements verbaux.
Car même passive l’attention doit être bien dirigée sur une bonne cible (et ne pas être sur mauvaise longueur d’ondes n.d.r.). D’où nécessité d’un art de l’écoute.
Epictète (Entretien II, 23) estime pour sa part que la passivité de l’ouïe peut être dangereuse et nuisible car les vérités doivent être dites selon un discours (parodosis), une manière de dire (lexis),et de ce fait, l’audition est  toujours soumise à l’erreur potentielle du contresens et de la faute d’attention. Ainsi écouter est aussi difficile que l’art (tekhnê) de parler, il lui faut de « l’emperia »  c’est-à-dire de la compétence et de la « tribê » c’est-à-dire de l’assiduité.    L’écoute n’est pas une tekhnê (un art) mais une expérience, une compétence ou une habilité.

L’empeiria et la tribê


Il y a 3 moyens pour exercer sa compétence et son assiduité à l’écoute :

Le silence.


Vieille règle que l’on retrouve chez les pythagoriciens où s’imposaient 5 ans de silence pendant l’écoute du discours vrai où transparaît le logos.
Plutarque, le stoïcien, dans son traité sur le vice du bavardage, considérait que le silence est enseigné par les dieux aux hommes et que ces derniers nous ont appris la parole. Ainsi le silence est essentiel à la bonne éducation. Même si elle paraît étrange aujourd’hui, la règle du silence chez l’enfant est restée jusqu’avant la seconde guerre mondiale. Mais plus encore chez Plutarque l’économie de la parole doit durer toute la vie surtout durant l’écoute de sentences, de poèmes ou lors du discours d’un sage, il faut essayer de retenir la parole et ne pas la traduire immédiatement en une autre parole. Pour Plutarque amusé, l’oreille du bavard ne communique pas avec l’âme mais avec la langue d’où se perd le logos en propos inutiles.

L’attitude physique calme et attentive.


Elle a pour fonction de permettre l’écoute active sans agitation aussi immobile que possible comme statufié. Chez les Thérapeutes il était de coutume d’être tourné vers l’orateur avec une attention immobile. L’immobilité permet de donner sens aux gestes de l’orateur, dans l’antiquité c’était aussi la garantie de la moralité. L’agitation est le signe de la stultitia, c’est-à-dire de l’agitation de l’âme, de l’attention dispersée et de l’esprit vagabond. L’homme agité est efféminé au sens au il est passif, incapable de contrôle sur lui-même. Dans la lettre 52 de Sénèque, ce dernier estime même que l’attitude corporelle laisse transparaître la moralité d’une personne. Chez Philon néanmoins quelques geste sont nécessaire pour montrer que l’on est attentif (léger sourire, opiner ou hocher de la tête, lever l’index).
Il y a aussi l’attitude (les signes) en général, autrement dit on se fait discret et on ne cherche pas à séduire le maître par son intelligence, sa beauté, sa richesse ou sa mise. Le maître doit être attentif et stimulé par la seule volonté de son disciple d’apprendre la vérité.

L’attention proprement dite est double.


L’auditeur doit mettre son attention sur l’objet du discours (to pragma), autrement dit son idée ou sa motivation pour qu’il devienne précepte de vérité en éliminant ce qui n’est pas pertinent, soit le vocabulaire, la grammaire, le style etc. A cet égard voir lettre 108 de Sénèque au sujet d’une citation de Virgile.
L’attention doit aussi être dirigée vers soi car la bonne écoute du discours vrai c’est également la capacité à mémoriser, à garder en soi dans le silence, sans discuter, les préceptes et faire comme  un rapide examen de soi, un bref coup d’œil que l’on s’accorde en sortant de chez le coiffeur. 

jeudi 23 juillet 2015

PRATIQUE DE L'ASCESE RATIONNELLE COMME SECOURS ET PREPARATION AUX EPREUVES DE LA VIE / LA PAROLE VRAIE

Du point de vue pratique, la conversion à soi est ce que les Grecs nommaient « l'askêsis » (ascèse). Par exemple, selon Musonius Rufus, la vertu requière deux choses: un savoir théorique (epistemê theôrêtikê) et un savoir pratique (epistemê praktikê) acquis par l'entraînement, autrement dit par une forme d'ascèse ou de gymnastique. Bien entendu cette idée d'exercice fait partie de la tradition, on la retrouve chez Pythagore, Platon, Isocrate ou tout particulièrement chez les Cyniques, etc.

On peut comprendre ces exercices comme un ensemble de règles et de pratiques qui forment un code de conduite mais cette conception présentée sous forme  de lois, de codes ou de règles pratiques est un peu réductrice car elle sous entend de l'austérité, du renoncement, des interdits, des prescriptions scrupuleuses etc).

Au contraire, durant les 1er  et 2ème  siècles de notre ère,  l'askêsis fut une pratique de vérité. Autrement dit le philosophe hellénistique ou romain cherchait comment mettre en accord sa connaissance de la vérité avec ses actes, ou comment la finalité du soi pour soi (conversion) pouvait se pratiquer au travers de l'exercice de la vérité. Etant entendu que la vérité du sujet n'était pas pour lui un fait objectivable comme dans la psychologie moderne mais une modalité du savoir se présentant comme un point de vue divin ou rationnel sur la nature.

Nos paradigmes modernes sont anachroniques et inadaptés pour se représenter le sujet de la pensée antique. En effet, pour nous le sujet est un objet de connaissance et la pratique est une mise en œuvre de règles ou de lois, or aux 2 premiers siècles ce n'était pas le cas.
Il n'était donc pas question dans l'ascèse de règles ayant pour objectif le renoncement à soi, mais à l'inverse il s'agissait d'aboutir à la constitution de soi-même, à une autosuffisance, à une transfiguration ou à un rapport plein de soi à soi et finalement d'accéder au bonheur.

Bien entendu l'austérité que l'on retrouvera plus tard chez les Chrétiens existe bel et bien à cette époque, pensons à l'éthique stoïcienne, mais finalement il est toujours question d'acquérir ou de rechercher quelque chose et non de se dépouiller. L'ascèse ancienne équipe et dote le sujet de la « paraskeuê » c'est-à-dire une préparation à l'avenir, aux événements de la vie.

Chez Demetrius elle est présentée sous la métaphore de l'athlète qui s'exerce à certains mouvements indispensables à sa discipline et à rien d'autre afin d'être toujours capable de faire face à ce qui peut arriver en toutes circonstances.

Dans le même ordre de comparaisons, l'athlète de la spiritualité chrétienne sera plutôt comparable à un danseur qui doit continuellement se dépasser pour arriver à un état de perfection supérieur et se surpasser en vue d'atteindre l'état de sainteté. Autrement dit, il lutte contre lui-même.

Tandis que l'athlète hellénistique et romain ancien est un lutteur non contre lui-même mais contre les événements et les déconvenues.

Par ailleurs la paraskeuê est un ensemble de discours (logoi) énoncés sous forme de sentences mémorisées et fondées en raison. Autrement dit elles sont vraies et forment un recueil de prescriptions ou un modèle rationnel de comportement.

En outre, ces propositions sont persuasives car elles entraînent naturellement des actes en accord avec les principes.

Enfin la paraskeuê en tant que logos doit être un secours (boêthos) à portée de main, disponible à tout moment lorsque « l'athlète» a besoin d'aide car au préalable il aura - en quelque sorte - mémoriser les logoi dans sa chaire et ses muscles. Ce secours est présenté sous de multiples images: le remède, le pilote, l'armure, la muraille, la citadelle perchée sur les hauteurs ou la forteresse contre les ennemis.

Cet ennemi du philosophe est la déconvenue, le chagrin, le deuil, l'accident, la maladie, la mort etc.


En résumé, on voit donc que la mémoire en tant qu'ascèse (askêsis) c'est se remémorer des principes énoncés sous forme de sentences qu'il n'est plus nécessaire d'énoncer car ils font totalement partie de l'être du philosophe. Pourtant, il ne faut pas confondre cet exercice de mémoire avec la réactivation verbale d'un discours déclamé ou prononcé.

vendredi 17 juillet 2015

SAVOIR SPIRITUEL ET SAVOIR DE CONNAISSANCE

En posant la question de la conversion à soi dans toutes ses déclinaisons : revenir à soi, tourner son regard vers soi, reporter sur soi son attention etc. il n’est jamais question de la constitution d’un savoir intérieur de l’être humain distinct d’un savoir extérieur du monde.
Chez Sénèque comme chez Marc-Aurèle, il s’agit plutôt d’une modélisation du savoir qui transforme la perspective du sujet sur le monde des objets environnants. Dans le premier cas le déplacement du moi se fait dans un mouvement de recul et d’élévation avec reconnaissance de la co-naturalité du sujet et du divin (consortium dei), perspective qui permet de jauger le monde vu dans sa totalité , dans l’autre cas il s’agira au contraire d’observer au plus près le monde des objets dans ses moindres détails pour lever les opinions erronées à son égard et concevoir en fait que le sujet n’a d’autre identité que la Raison universelle elle-même.
Dans les deux cas, il s’agit de donner une valeur aux choses c’est-à-dire leur donner une place et établir leurs relations et dimensions propres, mais aussi évaluer leur importance et mesurer leur capacité à influencer l’homme libéré.
On notera également qu’il s’agit d’un processus de réflexion au sens où le sujet doit être capable de se voir lui-même et de se saisir dans sa réalité ou la réalité de son être.
Enfin il faut avoir à l’esprit la finalité de la conversion à soi qui est la transfiguration du sujet découvrant sa part de liberté et cherchant au final, avec les perfections dont il est capable, le bonheur.
Cette transfiguration ou ce savoir ni intérieur, ni extérieur nous le qualifierons de spirituel.

A la charnière des 16ème et 17ème siècles ce savoir spirituel a été récupéré et converti en savoir de connaissance (Descartes, Pascal, Spinoza etc.).
Dans la littérature le personnage de Faust illustre au mieux cette métamorphose du facteur spirituel en éléments de connaissance pure.
Le Faust de Marlowe est un personnage damné parce qu’il possède un savoir maudit et interdit. En revanche, Lessing, lui, le sauve car il transforme son savoir en un nouveau mythe, celui du progrès de l’humanité. Ainsi ce qui n’était que spiritualité devient progrès de l’humanité. Ce n’est plus l’individu mais l’espèce entière qui est touchée par la rédemption. 
Le Faust de Lessing a su transfigurer le savoir spirituel en savoir de connaissance.
Quant au Faust de Goethe il est également un personnage damné car il possède un savoir spirituel banni qui s’élève au sommet du monde pour en saisir tous les éléments et qui descend également dans ses entrailles en vue du bonheur par la transfiguration du sujet.
Il se lamente de la connaissance sans effet :
« philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi triste théologie !... je vous ai donc étudiées à fond, avec ardeur et patience ; et maintenant me voilà là, pauvre fou tout aussi sage que devant… »
Il cherche des effets spirituels :
« je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l’esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j’ignore, et si je n’étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m’attacher à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse, daigne pour la dernière fois jeter un regard sur ma peine ! (…) J’ai si souvent la nuit veillé près de ce pupitre ! c’est alors que tu m’apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les montagnes, errer dans les cavernes avec les esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science, et me baigner rajeuni dans la fraîcheur de ta rosée. ».

Pourtant le savoir spirituel disparut avec l’Aufklärung et le savoir de connaissance, d’où la nostalgie de Faust.

jeudi 16 juillet 2015

L'EXERCICE SPIRITUEL CHEZ MARC-AURELE C'EST NOMMER LES CHOSES, LES MEMORISER ET LEUR DONNER UNE VALEUR

La spiritualisation du savoir et de la connaissance de soi chez Marc Aurèle consiste non pas en un recul et une élévation du regard comme chez Sénèque, mais à l'inverse elle demande à s'enfoncer dans les moindres détails du monde comme un myope a besoin de fixer son regard de très près. Sa vision est volontairement disqualifiante, réductrice et ironique à l’égard de chaque chose en sa singularité et ce, en vue de conserver une liberté par rapport à elle.

Autant Sénèque veut fonder un moi sujet qui surplombe le monde, autant Marc-Aurèle nie l'individualité pour ne garder que le principe rationnel du moi faisant partie de la Raison universelle.

Le sujet ainsi déterminé doit être vigilant quant à 3 choses: le bien, la liberté d'accepter les événements et l'attention au réel c'est-à-dire à l'instant présent.

Quatrièmement, il doit s'exercer à cette vigilance au travers d’ exercices spirituels contemplatifs qui consistent à définir, à nommer et évaluer l'objet de la perception ou des pensées (l'image qui se présente à l'esprit) dans son essence mais aussi considéré du point de vue de son unité comme de ses parties, ainsi que dans les divers éléments de son évolution ou de sa transformation à venir. Nommer les choses c'est les faire exister. Il faut verbaliser, se dire à soi-même et se représenter la nature des objets rencontrés pour actualiser un système de valeurs et pour mémoriser.

Néanmoins, Il ne faut pas confondre cette pratique spirituelle avec des exercices intellectuels d'analyse des représentations classées et ordonnées selon d'indubitables liens de succession comme chez Descartes qui voulait justement se démarquer des exercices spirituels de l'Antiquité.

Après avoir bien regardé et après avoir bien mémorisé l'objet, le but de l'exercice c'est la grandeur d'âme qui se sépare et se libère des opinions et des passions pour ne laisser place qu'à la raison universelle organisatrice du monde.

Cette liberté de l'âme se traduit par la tranquillité et l'indifférence à l'égard des choses ayant été soumises à l'épreuve de l’exercice spirituel.

Dans le système de valeurs de Marc-Aurèle il faut se demander quelle est la place, la fonction et l'utilité de chaque chose pour l'homme (la partie du tout) avec ses différents niveaux d'appartenance (famille, cité, monde etc.), et pour le Cosmos (le tout). On pourra alors déterminer l'attitude à adopter et le type de vertu nécessaire eu égard à ces choses.

On retrouvera ce genre d'exercices spirituels chez les Chrétiens (cf. Cassien) mais d'une manière différente. Ici on n'étudie pas du tout le contenu objectif de la représentation mais uniquement la représentation comme réalité psychique. Est-elle pure ou chargée de concupiscence, inspirée par Dieu ou par le Diable? Au contraire, Marc-Aurèle se pose précisément la question de l'origine objective des choses qu'il analyse en les fragmentant jusqu'à leur réalité la plus simple et la moins engageante.

  1. Exercices de décomposition dans le temps présent pour ne pas être sous influence des charmes et rester maître de soi. Mépris de la musique: décomposition note par note; mépris de la danse: décomposition mouvement après mouvement, etc. ;
  2. Exercices de décomposition de l'objet en ses éléments constituants: exemple notre souffle (pneuma) n'est jamais le même, il n'a pas de continuité et ne peut pas être notre identité. Le corps non plus car il se désagrège en chair et en sang, seule la vertu est indécomposable. Qu'est-ce qu'un plat cuisiné, sinon un cadavre d'animal? Qu'est-ce qu'un bel habit sinon de la laine et du sang pourpre d'un coquillage? Tout nous ensorcelle alors il faut regarder de haut en bas, analyser et casser le charme des objets;
  3. Exercices de décomposition disqualifiant: un homme puissant nous impressionne! Pourtant il est comme tout le monde. Il faut l'imaginer à table, dans son sommeil, dans ses moments intimes etc. et voilà que sa supériorité et sa superbe tombe sans coup férir.


lundi 13 juillet 2015

SENEQUE : LA VUE PLONGEANTE DE L'AME

Nous avons vu que chez Sénèque se libérer de soi signifie étudier la nature des choses pour ne plus être asservi aux labeurs et aux exigences matérielles de la vie.

La philosophie a pour Sénèque deux aspects très distants l'un de l'autre: un qui regarde les hommes (éthique du comportement) et un autre qui regarde les dieux (élévation et illumination de l'âme).

Cette vue de haut et cet éclairage divin a 4 caractéristiques:

  1. Arrachement à soi-même, aux vices de l'âme ;
  2. L'arrachement aux défauts conduit à la « co-naturalité » avec le divin (consortium dei) ;
  3. L'élévation jusqu'au sommet, au point d'où viennent les lumières divines, permet de sonder et de connaître la nature du monde;
  4. Cette élévation ou ce nouveau point de vue, permet également de se voir comme une petite chose, un point minuscule; il nous rend capable de voir la facticité, la petitesse et l'artificialité des fausses valeurs, des fausses splendeurs de ce qui nous fut apparu précédemment comme de bonnes et grandes choses, autrement dit de ce qui nous fut apparu dans l'ensemble comme le bien. Malheureusement, la vie n'est qu'un point dans l'espace et le temps.

Conséquences.
  • Libération: l'élévation - condition de la connaissance de soi comme un point dans un ensemble de causes naturelles dirigées par la Providence - est une libération mais une libération n’ayant rien à voir avec la psychologie introspective car le soi et la nature sont liés;
  • Tension: se crée une tension entre le point que nous sommes et la raison universelle divine où nous  nous plaçons maintenant ;
  • Vertu: l'âme vertueuse sait donner la valeur naturelle aux choses, connaître les secrets de la nature et se contrôler en actes et en pensées ;
  • Conversion du regard ou vision holistique plongeante: contrairement à la réminiscence platonicienne, le mouvement d'élévation de l'âme n'est pas un repli sur soi (fusse-t-il, divin), non plus un regard ascendant détourné du monde sensible par l'éros et la mémoire; mais bien au contraire, il faut voir, regarder, enquêter, parcourir le monde identifier cette « co-naturalité » de la raison divine et de la raison humaine, et voir que la première est la même que celle qui nous permet de saisir le monde. On ne passe pas d’un monde à un autre en prenant du recul, on porte simplement un autre regard panoramique sur lui sans jamais le perdre de vue. 

Les âmes n'ont pas le choix du mode de vie, elles sont déterminées par la Providence et notre monde est le seul possible, on peut juste délibérer quant au désir de vivre ou de disparaître.


vendredi 10 juillet 2015

LES TROIS MODELES DU SOUCI DE SOI

Avec l’idée de conversion à soi, on a vu qu'il ne s'agissait plus de simplement faire attention à soi mais il fallait ajouter un effort, sorte de déplacement du sujet ou de retour à soi. Elle est illustrée par la métaphore de la navigation en ce qu'elle nécessite un déplacement, une destination (le port, le havre), un port d'attache (sa patrie), les risques ou les dangers du voyage, et un art du pilotage. 

Jamais l'éthique de soi ne fut aussi dominante qu'à l'époque hellénistique et romaine même si on la trouve perpétuellement dans notre histoire (Montaigne, Schopenhauer, Stirner, Nietzsche, Dandysme, Badelaire etc.).

A partir du moment où le souci de soi devint aussi radical que la conversion à soi il faut se demander si le sujet ne devient pas lui-même objet de connaissance? N'est-ce pas là les prémices des sciences de l'esprit que l'on nommera beaucoup plus tard la psychologie ?

La réponse est complexe !

Tout d'abord le modèle hellénistique et romain a été dominé par les modèles platonicien et chrétien.

Le modèle platonicien du souci de soi (réminiscence)

  1. Découverte de l'ignorance;
  2. Connaissance de soi c'est-à-dire l'âme;
  3. Réminiscence: l'âme se souvenant de ce qu'elle a vu se souvient de ce qu'elle est. ;
Le modèle Chrétien (exégèse)   
  1. La connaissance de soi se donne dans la connaissance des textes de la Révélation.et le cœur doit être purifié pour accueillir la Parole. La vérité est celle des écritures qui ne peuvent être comprises par un cœur impur. C'est un modèle circulaire: Révélation de la vérité àcœur pur à connaissance de soi, et connaissance de soi àpurification du cœur à Révélation de la Vérité;
  2. La purification implique le renoncement aux illusions intérieures et aux tentations de l'âme. C'est une exégèse de soi, un déchiffrement;
  3. Enfin le but n'est pas de se retrouver mais plutôt de renoncer à soi.

La Gnose des premiers siècles est dominée par le modèle platonicien alors que le christianisme développait l'exégèse.

Ces deux modèles nous ont été transmis par l'Eglise Chrétienne dans toute la culture occidentale. Pourtant il existe bien un troisième schéma qui a été totalement éclipsé par la réminiscence et l'exégèse (fin de l'antiquité début de notre ère) c'est le modèle hellénistique: l'auto finalisation du rapport à soi

Le modèle hellénistique (conversion à soi)
  1. Le souci de soi est privilégié par rapport à la connaissance de soi;
  2. Le soi est l'objectif à atteindre;
  3. Il se fonde sur une morale austère (que le christianisme adoptera plus tard).

Ce modèle n'accorde pas plus d'importance à la connaissance de soi qu'à la connaissance de la nature. 
Pour les stoïciens, les épicuriens ou les cyniques, les connaissances quelle qu'elles soient sont soumises à l'art de vivre (tekhnê tou biou) ;

Chez Sénèque

Il critique l'enseignement, le savoir ostentatoire et vaniteux et recommande de ne pas trop lire mais d'approfondir un ou deux livres car il préfère la méditation par la technique des sentences en tant qu'énoncés de vérité.

Mais dans « questions naturelles », ouvrage tardif, il étudie le ciel, l'air, l'eau, la terre et les météores.

Pourquoi cet intérêt nouveau pour les causes naturelles ?

Essentiellement en raison de la vieillesse: ce parcours du monde est nécessité par le besoin d'achèvement de la vie, il se sent vieux et pressé de connaître les causes naturelles. Pour Sénèque il faut traverser la vie d'un trait, au plus vite et comme il a perdu beaucoup de temps il doit se presser de s'occuper de soi et donc le reste est sans importance, c'est-à-dire le savoir historique (la vie des rois, leurs conquêtes, les guerres, les souffrances etc.). Bien entendu le savoir historique ne se confond pas avec la connaissance de la nature. Pour Sénèque la vraie grandeur est la maîtrise sur soi, le contrôle des vices, la fermeté dans l'adversité, la lutte contre les plaisirs mais pas les grandes victoires militaires ou politiques, l'homme doit chercher son bonheur dans son propre esprit, la qualité de son âme et se sentir libre, mais aussi se sentir prêt pour la mort.


Par ailleurs, se soucier de soi ce n'est pas se lancer dans toutes sortes d'activités profitables à son bien-être qui finalement nous aliènent davantage, mais c'est se libérer de cette forme d'esclavage activiste, or pour cela il faut inspecter la nature des choses, et alors seulement l’étude de la nature nous assurera cette libération.

vendredi 3 juillet 2015

TRANSFORMATION DU SUJET ET CONNAISSANCE

Le précédent article visait la signification de la « volte vers soi », or maintenant il faut voir comment cette pratique du sujet s'articule avec le dire-vrai et le savoir.

Chez les cyniques.

On considère que la connaissance de la nature chez les cyniques est désavouée mais le propos doit être nuancé notamment à l'égard de Diogène de Sinope qui fut un temps précepteur de jeunes enfants et enseignait bien les sciences.

En revanche à l'époque impériale romaine Demetrius cherche plutôt la connaissance utile. Il emploie le modèle de l'athlète qui doit juste maitriser et se concentrer sur la connaissance de quelques gestes.

De même le philosophe doit éviter tout ce qui est inutile c'est-à-dire notamment la connaissance du monde et se concentrer sur la connaissance utile à la vie humaine (domination des craintes y compris des hommes, des dieux et de la mort, indifférence au hasard, mépris des frivolités, etc.).

La connaissance inutile de la nature se caractérise par le principe de causalité et la recherche futile et spéculative des causes à l'origine des phénomènes. Quand elles ne nous distraient plus de l'essentiel, elles ne sont pas interdites en supplément ornemental à une âme déjà retirée à l'abri.

Demetrius oppose la connaissance des causes à une connaissance de préceptes relationnels prescriptifs et principiels qui transforme le sujet. Il ne cherche pas à définir les secrets de l'âme ou de la nature humaine comme ce sera le cas plus tard notamment chez les chrétiens.

Ces connaissances prescriptives modifient la manière d'être (êthos) et ont pour effets de calmer l'âme et de la rendre bienheureuse en ayant produit de l'êthos.

Donc l'opposition connaissance de la nature connaissance du sujet n'est pas pertinente il s'agit plutôt de la distinction entre connaissance causale et connaissance relationnelle.

Chez les épicuriens.

La connaissance qui produit de l'êthos (manière d'être), c'est la phusiologia (connaissance de la nature) mais pas le savoir culturel (padeia). Les artistes du verbe, les faiseurs de mots appréciés des foules ne font pas usage du logos mais de la parole qui fait seulement du bruit.

La physique prépare (paraskeuê), et cette préparation c'est ce qui permet d'être stable, autonome, satisfait, ce qui permet aussi de faire le partage - comme chez les stoïciens - entre ce qui dépend de soi et ce qui dépend du monde mais encore de donner à l'âme ses armes pour la victoire : l'intrépidité, la hardiesse contre les sollicitations du monde, contre les croyances et l'autorité qu'on lui impose.


La phusilogia est la connaissance en tant que principe de conduite capable de transformer le sujet, de lui donner de la sérénité et de la liberté de parole (parrehêsia), c'est-à-dire un discours proche de la prophétie qui est vrai et qui prescrit au contraire de l'opinion. La connaissance n'a d'autre fin que l'ataraxie.

Comme chez les cyniques, il n'y a pas de frontière entre savoir de la nature et savoir du sujet. Ce n'est pas un déchiffrement de la conscience par elle-même, ni une auto-exégèse 

mercredi 1 juillet 2015

LA CONVERSION DU REGARD OU LA VOLTE VERS SOI

On a vu que le souci de soi s'est désenclavé de la pédagogie (Alcibiade), mais aussi qu'il est devenu à l'époque impériale un véritable art de vivre passant d'un rapport maître disciple strict à un véritable rapport social où l'on retrouve notamment mais pas exclusivement ce lien disciplinaire.

Concomitamment le souci de soi établi dans une perspective politique est devenu une préoccupation purement individuelle salutaire à soi-même en repoussant les attraits du monde extérieur, en se retournant ou en se convertissant à soi-même et alors étonnamment cette pratique aurait des effets bénéfiques sur la collectivité.

Chez Platon la conversion c'est l'epistrophê où le principe est de se détourner des apparences, de reconnaître son ignorance puis de s'occuper de soi (âme) et de faire acte de réminiscence. La clé de l'epistrophê est le rejet du monde sensible comme valeur de vérité par un dégagement de l'âme du corps-tombeau.

Au 1er et 2éme siècle on ne joue plus sur la dualité âme/corps, monde d'en-haut/monde d'en-bas. La conversion sera immanente en écartant ce qui ne dépend pas de nous de ce qui en dépend. Le rôle de la connaissance est largement infléchi.

L'epistrophê fait place à la conversion (metanoia) non pas chrétienne mais hellénistique qui est un arrachement ou une rupture à l'égard de tout ce qui n'est pas soi et le rend esclave, autrement dit c'est une désaliénation. On se dégage du monde et on retourne chez soi, notre forteresse intérieure qui doit être équipée, armée pour se défendre et en jouir car il faut être maître de soi.

Il n'y a pas de transmutation du soi comme chez les chrétiens mais une appropriation de la subjectivité. Ce n'est d'ailleurs pas une conversion stricto sensu mais une conversion négative par le rejet de ce qui n'est pas soi, on veut éviter le repentir de se négliger alors qu’au contraire les chrétiens, de leur côté valorisent la repentance.

Pour Pierre Hadot l'epistrophê c'est le retour de l'âme à sa source, à la pureté de l'être par l'éveil. Dans sa grille d'interprétation, il lui oppose la pensée occidentale de la metanoia prise au sens chrétien de ré-enfantement ou de renouveau radical.

Michel Foucault estime pour sa part que la pensée philosophique du 1er et 2éme siècle n'est ni une epistrophê, ni une metanoia chrétienne.

Sur quel élément se base-t-il ?

Sur la conversion du regard décrite chez Sénèque, Marc-Aurèle, Epictète, etc.

La conversion du regard est la concentration de l'attention sur soi en faisant abstraction du monde extérieur, se regarder soi-même et non les autres par curiosité ou pour tout autre motif. Ce n'est pas le connais-toi socratique ni même l'observation chrétienne comme examen de conscience où il s'agit d'écarter les péchés, les tendances mauvaises. Plutarque propose divers exercices pour lutter contre la curiosité mais le but est d'avoir l'attention focalisée sur l'action droite guidée vers un but par le maître intérieur. Comme l'athlète en plein exercice est tendu vers un objectif, il faut faire le vide autour de soi. Présence de soi à soi à cause de la distance qui nous sépare de nous-même. Ici, il n'est donc pas question de connaissance de soi

Wittgenstein et le néopositivisme

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