Isocrate : "Puisqu'il n'est pas dans la nature de l'homme de
posséder un savoir tel que, si nous le possédions, nous saurions ce qu'il faut
faire et ce qu'il faut dire, je considère donc comme sages, dans les limites de
ce qui reste possible, ceux qui grâce à leurs conjectures, peuvent atteindre le
plus souvent la solution la meilleure, et je considère comme philosophe ceux
qui se consacrent aux études grâce auxquelles ils acquerront le plus
vite possible une telle capacité de jugement."
Ainsi, selon Isocrate même le sage ne possède pas absolument (mais bien
relativement) "un savoir tel que, si nous le possédions, nous
saurions ce qu'il faut faire et ce qu'il faut dire." Et comment nommer un
tel savoir autrement que "Vérité".
Pour autant, vous êtes-vous déjà posé la question de savoir ce
qu'est cette vérité en général et non pas dans tel ou tel cas particulier
?
Probablement pas, vous vous dites que ce qui est vrai est vrai et ce qui est
faux est faux ! Bien entendu mais attention tout de même aux évidences surtout
si elles sont à ce point générales et relèvent de la maxime[1].
Chez Parménide (originellement) le terme vérité - aléthéia -
avait un sens qui n'est plus d'usage actuellement mais que l'on retrouve
parfois dans des expressions comme "un vrai cadeau" ou "de vrais
produits" c'est-à-dire quelque chose dont l'authenticité et l'existence
est avéré, autrement dit le terme vérité est utilisé comme un synonyme du
verbe être.
En 1964, Marcel Conche, parlant de Montaigne, utilisait encore un sens
qui s'en rapproche. "Dire la vérité, c'est dire ce qui est. Ce n'est pas
s'en tenir aux apparences mais exprimer les choses mêmes.[2]"
Aujourd'hui, la vérité ne porte pas sur 'l'être" réel des objets
mais bien sur le discours vrai que nous tenons à leur propos.
En effet, la vérité peut signifier d'abord le contraire du mensonge bien
que sous régime totalitaire le mensonge devient la parfaite incarnation
du vrai nonobstant l’existence évidente de preuves contraires[3] ;
mais aussi ensuite la vérité correspond à l'opposé de ce qui est inconnu, dans
ce cas le vrai correspond à ce qui est découvert. Elle peut également désigner
l'absence d'erreur et dans ce cas le vrai correspond à l'adéquation entre la représentation
mentale, autrement dit le jugement que nous portons sur les choses, et les
choses en elles-mêmes. Par exemple si l'on vous dit qu'une vache a 3 pattes
vous répondrez : faux, elle en a quatre. Et enfin la vérité peut désigner
un rapport de causalité. Par exemple, il est vrai de dire que certaines
bactéries provoquent des maladies.
Cependant le rapport de causalité est l'exemple même de la relativité
entre deux termes, ainsi il est vrai de dire que certaines bactéries
(unicellulaires) provoquent des maladies chez des êtres vivants
pluricellulaires. Mais ce n'est plus vrai du point de vue de toutes les
bactéries car aucune bactérie ne provoque de maladie à une autre bactérie ou
aucun autre virus. Donc par nature le rapport de causalité n'est vrai qu'à un
certain point de vue nécessairement précisé dans le texte. Or il est
extrêmement rare que nous soyons suffisamment précis sur la véracité du rapport
de cause à effet.
Pourtant la plupart de nos croyances ne sont fondées que sur des
rapports de causalité dont le contexte n'est pas explicite et pas du tout fondé
sur des précisions vérifiables. Est-ce que Dieu existe - oui car le monde
existe = vérité non fondée
Pire nous établissons par simple analogie des rapports de causalité
hypothétiques par exemple : si l'homme construit des maisons, qui a construit
l'homme ? Réponse : un créateur d'hommes = vérité non fondée.
Dans les Médiations métaphysiques René Descartes part du principe que
les idées claires et distinctement peuvent être dégagées seulement à partir de
la pure raison considérant les 5 sens comme non fiables et conduisant aux
erreurs de jugement. Si du néant rien ne peut être engendré, pourtant une chose
est absolument certaine « je pense donc je suis ». « Or, afin
qu’une idée contienne une telle réalité objective plutôt qu’une autre, elle
doit sans doute avoir cela de quelques cause, dans laquelle il se rencontre
pour le moins autant de réalité formelle que cette idée contient de réalité
objective. » p 111. Ce moi ayant pour cause ses géniteurs peut faire
remonter l’arbre généalogique jusqu'au premier homme et la série se
terminera forcément avec Adam dont la cause est la terre glaise ne trouvant,
pour sa part, d’autre explication qu’une cause première car la série n’est pas
infinie. Seul Dieu est une substance infinie. Donc si j’existe alors Dieu
existe forcément, C.Q.F.D. Et notre philosophe ajoute, dans ses réponses aux
objections de monsieur Arnould : " (...) je pense qu'il est
manifeste à tout le monde que la considération de la cause efficiente est le
premier et le principal moyen, pour ne pas dire le seul, que nous ayons pour
prouver l'existence de Dieu." (p 363).
A quoi, malheureusement, il faudra objecter que la cause efficiente
pourrait tout aussi bien être la preuve de la toute-puissance du hasard et non
de l'existence de Dieu créateur.
Dans la troisième méditation métaphysique pages 133 l'argument du
cogito, qui est une idée claire et distincte conduit Descartes à penser
que l'idée de Dieu en lui est tout aussi claire et distincte car comment un moi
(être) imparfait peut-il exister sans être une conséquence d'un être parfait
dont il a une idée spontanée. "Et toute la force de l'argument dont j'ai
ici usé pour prouver l'existence de Dieu, consiste en ce que je reconnais qu'il
ne serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que
j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement; ce même Dieu
dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes
perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idée sans pourtant les
comprendre toutes, qui n'est sujet à aucun défaut, et qui n'a rien de toutes
les choses qui marquent quelques imperfection."
Malheureusement cet argument n'apporte aucune preuve de quoi que ce soit
sinon qu'il y a dans l'esprit de chacun une idée de Dieu. Les uns y adhèrent
les autres la rejettent.
Mais que les gens de conviction et de foi se rassurent car le bien-fondé
de leur croyance ne doit pas reposer sur la preuve de l'existence d'un être
supérieur ou d'une quelconque réalité transcendante, cette preuve n'est par
ailleurs d'aucune utilité, ni même d'aucune nécessité car
comme l'affirmait Tertullien : "Le Fils de Dieu est mort ? il
faut y croire puisque c'est absurde. Il a été enseveli, il est ressuscité :
cela est certain puisque c'est impossible. ».
En théologie, pour ne parler que de l'existence de Dieu, il y a ce que
l'on pourrait nommer les assertions positives et les assertions négatives
(apophatiques). Ainsi on peut tout aussi bien prétendre que le Père éternel est
créateur du monde, Amour absolu ou tout ce que l'on voudra, comme au contraire
on peut également s'opposer à n'importe quelle définition de Dieu car dans tous
les cas Il sera indéfinissable et incompréhensible par la raison humaine.
Au fond, avec Montaigne nous dirions que "La participation
que nous avons à la connaissance de la vérité, quelle qu'elle soit, ce n'est
pas par nos propres forces que nous l'avons acquise. Dieu nous a pleinement
appris cela par l'intermédiaire des témoins qu'il a choisis dans le peuple,
simple et ignorants, pour nous instruire de ses admirables secrets: notre foi,
ce n'est pas notre acquêt, c'est un pur présent de la libéralité d'autrui. Ce
n'est pas par la réflexion ou par notre intelligence que nous avons reçu
notre religion, c'est par voie d'autorité et par un ordre étranger. La
faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force [de l'intelligence]
et notre aveuglement plus que la clairvoyance."[4] ,
et d'ajouter un peu plus loin :"[La raison] ne fait que s'égarer partout,
mais spécialement quand elle se mêle des choses divines."
En résumé nous avons à comprendre que la vérité est de 4 ordres
différents
1) la vérité contraire au mensonge = vérité volontaire = bonne foi
2) la vérité contraire à l'erreur = vérité de la connaissance sensible =
empirisme
3) la vérité dans un rapport de causalité = vérité relative à
certains cas.
4) la vérité admise sans preuve ou vérité révélée = croyance.[5]
Parfois, comme nous venons de le voir, les croyances tentent de se
justifier causalement, c'est le cas chez Descartes mais également chez Aristote
où Dieu est la cause immobile du monde mobile ou chez Saint Thomas d'Aquin pour
qui Dieu est la cause première de tous les enchaînements de causes
secondes.
Quoi qu'il en soit, nous ne discuterons pas le bien fondé des 2
premières catégories, la première étant source de justice et la seconde de
science mais la troisième source de vérité n'est valable que pour l'être doué
d'intelligence pratique et ne doit nullement trouver à s'appliquer en matière
de croyance. Or l'homme grâce à la raison à décupler ses facultés d'analyse et
la majeur partie de ce qui est reconnu pour vrai l'est uniquement de son point
de vue mais jamais du point de vue des autres espèces. D'où la très grande
méprise des vérités humaines anthropocentrées. L'homme étant toujours
la mesure de toutes choses, comme s'il était le mètre-étalon, l'absolue
référence d'un monde où les valeurs convergent vers lui seul et d'où elles
émanent toutes; cet homme prototype qui n'est pas un particulier mais
l'archétype de l'espèce tout entière. Et quand Albert Camus écrit au sujet de
la vérité
"Elle (la vérité n.d.r.) n’est pas à ma mesure.[6]
L'écrivain récuse les cohortes de valeurs de la civilisation non faites
pour l'être vivant mais pour l'être abstrait qui est par principe tout le monde
sans être jamais personne.
"Même si je la souhaite (écrit-il), qu'ai-je à faire d'une vérité
qui ne doive pas pourrir ?"[7]
Pourtant l’existentialiste est encore loin du rejet le plus radical de
la vérité, que l’on trouve chez Nietzche allant jusqu'à saper le fondement de
toute vérité :
"Au concept correspond d’abord l’image, les images sont des
pensées originelles […] Nous croyons savoir quelque chose des choses
elles-mêmes quand nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs et
nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne
correspondent pas du tout aux entités originelles […] Pensons encore en
particulier à la formation des concepts. Tout mot devient immédiatement concept
par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale,
unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance,
c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des
expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement
parler, jamais identiques et ne doit donc convenir qu’à des cas différents.
Tout concept naît de l’identification du non-identique […] L’omission de
l’individuel et du réel nous donne le concept comme elle nous donne aussi la
forme, là où au contraire la nature ne connaît ni formes ni concepts, donc pas
non plus de genres, mais seulement un x, pour nous inaccessible et
indéfinissable […]. Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude
mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, […] les
vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores
qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie
qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus
comme pièces de monnaie, mais comme métal […] Qui sera imprégné de cette
froideur croira difficilement que le concept […] n’est autre que le résidu
d’une métaphore, et que l’illusion de la transposition artistique d’une
excitation nerveuse en images, si elle n’est pas la mère, est pourtant la
grand-mère de tout concept.[8]
Finalement, il faut bien reconnaître avec Jean-François Balaudé
que la question de la vérité absolue fut une question soulevée pour la première
fois par Platon et que, aujourd’hui, quand un philosophe sceptique ou
simplement critique attaque l’idée de VERITE il s’en prend toujours à un
absolu du vrai mais ne vise jamais ses aspects relatifs, existentiels,
opérationnels .., dans la mesure où ils se fondent sur l’éthique ou la
physique. Pour les esprits sceptiques ou critiques, c’est la métaphysique qui
est douteuse dans la mesure où elle est pure spéculation.
« […] Socrate ne s’occupe pas de la vérité, au sens métaphysique,
mais de la valeur de l’existence, dans une perspective strictement éthique.
C’est Platon qui, à un moment correspondant au basculement vers ce que
l’on appelle les dialogues de la maturité, introduira la problématique de la
vérité absolue dans la recherche philosophique, redoublant ainsi le
questionnement de Socrate, l’approfondissant et le trahissant tout à la
fois. » [9]
Car, précise monsieur Balaudé, si Socrate ne s'occupe pas de la vérité au
sens métaphysique néanmoins il s'y intéresse au sens d'un questionnement, d'un
examen de soi :
"[...] Socrate revendique bien pour sa part une vérité, et il
ne désespère jamais dans cette vaste entreprise qui est la sienne. La seule
manière d'en rendre raison est de supposé que cette vérité possédée est une
vérité de soi, une vérité comprise pragmatiquement, qui précisément n'advient
pleinement qu'à l'occasion de la mise à l'épreuve des opinions, car j'éprouve
là ce qui sous-tend mon désir de vertu, mon comportement vertueux... La
vérification de cette vérité est par conséquent expérimentale : elle consiste à
reconnaître le prix de l'examen de soi et d'autrui, et elle consistera, pour
soi-même, dans l'accord soigneusement recherché entre ses croyances et ses
actes."[10]
[1] Pour Jacques Maritain,
« la connaissance vulgaire est pour la plus grande part formé de simple
opinions et de croyances plus ou moins bien fondées. Mais elle comporte un
noyau solide de certitudes véritables, où le philosophe discerne en premier
lieu des données de l’évidence sensible (p87) (…) Ces certitudes du sens
commun, conclusions d’un raisonnement implicite, ne sont pas moins bien fondées
que les certitudes de la science. (…) Le sens commun est ainsi comme le
jugement naturel et primitif, dans son mode, de la raison humaine. (p 89)(…)
Comprenons bien ici que si la philosophie trouve ses principes déjà
proclamés par le sens commun, cependant
ce n’est pas parce qu’ils sont proclamés par le sens commun, ce n’est pas sur l’autorité
du sens commun pris comme consentement général ou comme instinct commun de l’humanité,
c’est sur l’absolue et unique autorité de l’évidence qu’elle les a pour
principes. » (p. 90), « Eléments de philosophie I Introduction à la
philosophie. » , Pierre Téqui éditeur Paris.
[2] CONCHE Marcel, « Montaigne ou la conscience heureuse »,
P.U.F. Quadrige 2002, p 57 et 58
[3]
Dans « La nature du totalitarisme » Hannah Arendt affirme que les
régimes totalitaires ont pour fonds de commerce le mensonge bien plus que
l’amour du pouvoir ou tout autre tendance humaine, c’est une idéologie qui
s’impose envers et contre la réalité comme une nouvelle vérité qui doit
s’imposer à tous. Voir p 70 et 71 Edition Payot classiques.
Quand la philosophe parle de vérité, y compris chez Platon, il est
sous-entendu qu'elle pense toujours au 20ème siècle et au délire insensé des
idéologies totalitaires : "Dans sa lutte célèbre contre les sophistes,
Platon découvrit que leur "art universel d'enchanter l'esprit par des
arguments (phèdre, 261) n'avait rien à voir avec la vérité, mais avait pour but
les opinions, changeantes par leur nature même et valides uniquement
"quand un accord se fait et aussi longtemps qu'il dure" (Théétète,
172). Il découvrit aussi l'instabilité de la vérité dans le monde, car
"c'est des opinions que procède la persuasion, mais non point de la vérité"
(Phèdre, 260). "les origines du totalitarisme", pages 227 Editions
Quarto Gallimard.
[4]
M. Montaigne, Les Essais en français moderne, Quarto Gallimart p 608
[5]
La révélation ne peut être un fait rationnel ni même trouver un
appui dans un raisonnement de quelque nature que ce soit contrairement à ce
qu’ont pu tenter de promouvoir Aristote, Saint Anselme, Saint Thomas
d’Aquin ou encore Descartes. La raison ne permettant de connaître que
l’ordre de la nature est insuffisante pour s’extraire de cet ordre
spatio-temporel et ne permettra jamais de connaître l’Etre SURNATUREL par
excellence ne dépendant ni du temps, ni de l'espace; il est le créateur et non
le créé. Même si le Tétragramme se traduit généralement par « Je
suis celui que je serai », Rav Benchétrit déclare qu’en hébreux le terme
"être" est synonyme du terme « présent » ou
« présence ». C’est donc par le sentiment de la présence et non par
la spéculation sur l’Etre que nous pouvons en faire l’expérience.
A titre de comparaison, qui n'est pas raison, chercher l'Etre suprême
par le biais des lois de la Nature (en tant que cosmos organisé), revient à
chercher la notion d'être stricto sensu dans celle de néant.
[6]
A.Camus, Noces, p.49
[7]
Ibidem, p 49
[8]
F. Nietzsche, Le livre du philosophe, Aubier/Flammarion, 1969,
p. 71, 179, 181, 183, 185
[9] J-F Balaudé, Le
savoir-vivre philosophique (Empédocle, Socrate, Platon), Le Collège de
Philosophie/Grasset, 2010, p 136
[10] Ibidem p. 197
Isocrate : "Puisqu'il n'est pas dans la nature de l'homme de
posséder un savoir tel que, si nous le possédions, nous saurions ce qu'il faut
faire et ce qu'il faut dire, je considère donc comme sages, dans les limites de
ce qui reste possible, ceux qui grâce à leurs conjectures, peuvent atteindre le
plus souvent la solution la meilleure, et je considère comme philosophe ceux
qui se consacrent aux études grâce auxquelles ils acquerront le plus
vite possible une telle capacité de jugement."
Ainsi, selon Isocrate même le sage ne possède pas absolument (mais bien
relativement) "un savoir tel que, si nous le possédions, nous
saurions ce qu'il faut faire et ce qu'il faut dire." Et comment nommer un
tel savoir autrement que "Vérité".
Pour autant, vous êtes-vous déjà posé la question de savoir ce
qu'est cette vérité en général et non pas dans tel ou tel cas particulier
?
Probablement pas, vous vous dites que ce qui est vrai est vrai et ce qui est
faux est faux ! Bien entendu mais attention tout de même aux évidences surtout
si elles sont à ce point générales et relèvent de la maxime[1].
Chez Parménide (originellement) le terme vérité - aléthéia -
avait un sens qui n'est plus d'usage actuellement mais que l'on retrouve
parfois dans des expressions comme "un vrai cadeau" ou "de vrais
produits" c'est-à-dire quelque chose dont l'authenticité et l'existence
est avéré, autrement dit le terme vérité est utilisé comme un synonyme du
verbe être.
En 1964, Marcel Conche, parlant de Montaigne, utilisait encore un sens
qui s'en rapproche. "Dire la vérité, c'est dire ce qui est. Ce n'est pas
s'en tenir aux apparences mais exprimer les choses mêmes.[2]"
Aujourd'hui, la vérité ne porte pas sur 'l'être" réel des objets
mais bien sur le discours vrai que nous tenons à leur propos.
En effet, la vérité peut signifier d'abord le contraire du mensonge bien
que sous régime totalitaire le mensonge devient la parfaite incarnation
du vrai nonobstant l’existence évidente de preuves contraires[3] ;
mais aussi ensuite la vérité correspond à l'opposé de ce qui est inconnu, dans
ce cas le vrai correspond à ce qui est découvert. Elle peut également désigner
l'absence d'erreur et dans ce cas le vrai correspond à l'adéquation entre la représentation
mentale, autrement dit le jugement que nous portons sur les choses, et les
choses en elles-mêmes. Par exemple si l'on vous dit qu'une vache a 3 pattes
vous répondrez : faux, elle en a quatre. Et enfin la vérité peut désigner
un rapport de causalité. Par exemple, il est vrai de dire que certaines
bactéries provoquent des maladies.
Cependant le rapport de causalité est l'exemple même de la relativité
entre deux termes, ainsi il est vrai de dire que certaines bactéries
(unicellulaires) provoquent des maladies chez des êtres vivants
pluricellulaires. Mais ce n'est plus vrai du point de vue de toutes les
bactéries car aucune bactérie ne provoque de maladie à une autre bactérie ou
aucun autre virus. Donc par nature le rapport de causalité n'est vrai qu'à un
certain point de vue nécessairement précisé dans le texte. Or il est
extrêmement rare que nous soyons suffisamment précis sur la véracité du rapport
de cause à effet.
Pourtant la plupart de nos croyances ne sont fondées que sur des
rapports de causalité dont le contexte n'est pas explicite et pas du tout fondé
sur des précisions vérifiables. Est-ce que Dieu existe - oui car le monde
existe = vérité non fondée
Pire nous établissons par simple analogie des rapports de causalité
hypothétiques par exemple : si l'homme construit des maisons, qui a construit
l'homme ? Réponse : un créateur d'hommes = vérité non fondée.
Dans les Médiations métaphysiques René Descartes part du principe que
les idées claires et distinctement peuvent être dégagées seulement à partir de
la pure raison considérant les 5 sens comme non fiables et conduisant aux
erreurs de jugement. Si du néant rien ne peut être engendré, pourtant une chose
est absolument certaine « je pense donc je suis ». « Or, afin
qu’une idée contienne une telle réalité objective plutôt qu’une autre, elle
doit sans doute avoir cela de quelques cause, dans laquelle il se rencontre
pour le moins autant de réalité formelle que cette idée contient de réalité
objective. » p 111. Ce moi ayant pour cause ses géniteurs peut faire
remonter l’arbre généalogique jusqu'au premier homme et la série se
terminera forcément avec Adam dont la cause est la terre glaise ne trouvant,
pour sa part, d’autre explication qu’une cause première car la série n’est pas
infinie. Seul Dieu est une substance infinie. Donc si j’existe alors Dieu
existe forcément, C.Q.F.D. Et notre philosophe ajoute, dans ses réponses aux
objections de monsieur Arnould : " (...) je pense qu'il est
manifeste à tout le monde que la considération de la cause efficiente est le
premier et le principal moyen, pour ne pas dire le seul, que nous ayons pour
prouver l'existence de Dieu." (p 363).
A quoi, malheureusement, il faudra objecter que la cause efficiente
pourrait tout aussi bien être la preuve de la toute-puissance du hasard et non
de l'existence de Dieu créateur.
Dans la troisième méditation métaphysique pages 133 l'argument du
cogito, qui est une idée claire et distincte conduit Descartes à penser
que l'idée de Dieu en lui est tout aussi claire et distincte car comment un moi
(être) imparfait peut-il exister sans être une conséquence d'un être parfait
dont il a une idée spontanée. "Et toute la force de l'argument dont j'ai
ici usé pour prouver l'existence de Dieu, consiste en ce que je reconnais qu'il
ne serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que
j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement; ce même Dieu
dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes
perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idée sans pourtant les
comprendre toutes, qui n'est sujet à aucun défaut, et qui n'a rien de toutes
les choses qui marquent quelques imperfection."
Malheureusement cet argument n'apporte aucune preuve de quoi que ce soit
sinon qu'il y a dans l'esprit de chacun une idée de Dieu. Les uns y adhèrent
les autres la rejettent.
Mais que les gens de conviction et de foi se rassurent car le bien-fondé
de leur croyance ne doit pas reposer sur la preuve de l'existence d'un être
supérieur ou d'une quelconque réalité transcendante, cette preuve n'est par
ailleurs d'aucune utilité, ni même d'aucune nécessité car
comme l'affirmait Tertullien : "Le Fils de Dieu est mort ? il
faut y croire puisque c'est absurde. Il a été enseveli, il est ressuscité :
cela est certain puisque c'est impossible. ».
En théologie, pour ne parler que de l'existence de Dieu, il y a ce que
l'on pourrait nommer les assertions positives et les assertions négatives
(apophatiques). Ainsi on peut tout aussi bien prétendre que le Père éternel est
créateur du monde, Amour absolu ou tout ce que l'on voudra, comme au contraire
on peut également s'opposer à n'importe quelle définition de Dieu car dans tous
les cas Il sera indéfinissable et incompréhensible par la raison humaine.
Au fond, avec Montaigne nous dirions que "La participation
que nous avons à la connaissance de la vérité, quelle qu'elle soit, ce n'est
pas par nos propres forces que nous l'avons acquise. Dieu nous a pleinement
appris cela par l'intermédiaire des témoins qu'il a choisis dans le peuple,
simple et ignorants, pour nous instruire de ses admirables secrets: notre foi,
ce n'est pas notre acquêt, c'est un pur présent de la libéralité d'autrui. Ce
n'est pas par la réflexion ou par notre intelligence que nous avons reçu
notre religion, c'est par voie d'autorité et par un ordre étranger. La
faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force [de l'intelligence]
et notre aveuglement plus que la clairvoyance."[4] ,
et d'ajouter un peu plus loin :"[La raison] ne fait que s'égarer partout,
mais spécialement quand elle se mêle des choses divines."
En résumé nous avons à comprendre que la vérité est de 4 ordres
différents
1) la vérité contraire au mensonge = vérité volontaire = bonne foi
2) la vérité contraire à l'erreur = vérité de la connaissance sensible =
empirisme
3) la vérité dans un rapport de causalité = vérité relative à
certains cas.
4) la vérité admise sans preuve ou vérité révélée = croyance.[5]
Parfois, comme nous venons de le voir, les croyances tentent de se
justifier causalement, c'est le cas chez Descartes mais également chez Aristote
où Dieu est la cause immobile du monde mobile ou chez Saint Thomas d'Aquin pour
qui Dieu est la cause première de tous les enchaînements de causes
secondes.
Quoi qu'il en soit, nous ne discuterons pas le bien fondé des 2
premières catégories, la première étant source de justice et la seconde de
science mais la troisième source de vérité n'est valable que pour l'être doué
d'intelligence pratique et ne doit nullement trouver à s'appliquer en matière
de croyance. Or l'homme grâce à la raison à décupler ses facultés d'analyse et
la majeur partie de ce qui est reconnu pour vrai l'est uniquement de son point
de vue mais jamais du point de vue des autres espèces. D'où la très grande
méprise des vérités humaines anthropocentrées. L'homme étant toujours
la mesure de toutes choses, comme s'il était le mètre-étalon, l'absolue
référence d'un monde où les valeurs convergent vers lui seul et d'où elles
émanent toutes; cet homme prototype qui n'est pas un particulier mais
l'archétype de l'espèce tout entière. Et quand Albert Camus écrit au sujet de
la vérité
"Elle (la vérité n.d.r.) n’est pas à ma mesure.[6]
L'écrivain récuse les cohortes de valeurs de la civilisation non faites
pour l'être vivant mais pour l'être abstrait qui est par principe tout le monde
sans être jamais personne.
"Même si je la souhaite (écrit-il), qu'ai-je à faire d'une vérité
qui ne doive pas pourrir ?"[7]
Pourtant l’existentialiste est encore loin du rejet le plus radical de
la vérité, que l’on trouve chez Nietzche allant jusqu'à saper le fondement de
toute vérité :
"Au concept correspond d’abord l’image, les images sont des
pensées originelles […] Nous croyons savoir quelque chose des choses
elles-mêmes quand nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs et
nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne
correspondent pas du tout aux entités originelles […] Pensons encore en
particulier à la formation des concepts. Tout mot devient immédiatement concept
par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale,
unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance,
c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des
expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement
parler, jamais identiques et ne doit donc convenir qu’à des cas différents.
Tout concept naît de l’identification du non-identique […] L’omission de
l’individuel et du réel nous donne le concept comme elle nous donne aussi la
forme, là où au contraire la nature ne connaît ni formes ni concepts, donc pas
non plus de genres, mais seulement un x, pour nous inaccessible et
indéfinissable […]. Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude
mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, […] les
vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores
qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie
qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus
comme pièces de monnaie, mais comme métal […] Qui sera imprégné de cette
froideur croira difficilement que le concept […] n’est autre que le résidu
d’une métaphore, et que l’illusion de la transposition artistique d’une
excitation nerveuse en images, si elle n’est pas la mère, est pourtant la
grand-mère de tout concept.[8]
Finalement, il faut bien reconnaître avec Jean-François Balaudé
que la question de la vérité absolue fut une question soulevée pour la première
fois par Platon et que, aujourd’hui, quand un philosophe sceptique ou
simplement critique attaque l’idée de VERITE il s’en prend toujours à un
absolu du vrai mais ne vise jamais ses aspects relatifs, existentiels,
opérationnels .., dans la mesure où ils se fondent sur l’éthique ou la
physique. Pour les esprits sceptiques ou critiques, c’est la métaphysique qui
est douteuse dans la mesure où elle est pure spéculation.
« […] Socrate ne s’occupe pas de la vérité, au sens métaphysique,
mais de la valeur de l’existence, dans une perspective strictement éthique.
C’est Platon qui, à un moment correspondant au basculement vers ce que
l’on appelle les dialogues de la maturité, introduira la problématique de la
vérité absolue dans la recherche philosophique, redoublant ainsi le
questionnement de Socrate, l’approfondissant et le trahissant tout à la
fois. » [9]
Car, précise monsieur Balaudé, si Socrate ne s'occupe pas de la vérité au
sens métaphysique néanmoins il s'y intéresse au sens d'un questionnement, d'un
examen de soi :
"[...] Socrate revendique bien pour sa part une vérité, et il
ne désespère jamais dans cette vaste entreprise qui est la sienne. La seule
manière d'en rendre raison est de supposé que cette vérité possédée est une
vérité de soi, une vérité comprise pragmatiquement, qui précisément n'advient
pleinement qu'à l'occasion de la mise à l'épreuve des opinions, car j'éprouve
là ce qui sous-tend mon désir de vertu, mon comportement vertueux... La
vérification de cette vérité est par conséquent expérimentale : elle consiste à
reconnaître le prix de l'examen de soi et d'autrui, et elle consistera, pour
soi-même, dans l'accord soigneusement recherché entre ses croyances et ses
actes."[10]
[1] Pour Jacques Maritain,
« la connaissance vulgaire est pour la plus grande part formé de simple
opinions et de croyances plus ou moins bien fondées. Mais elle comporte un
noyau solide de certitudes véritables, où le philosophe discerne en premier
lieu des données de l’évidence sensible (p87) (…) Ces certitudes du sens
commun, conclusions d’un raisonnement implicite, ne sont pas moins bien fondées
que les certitudes de la science. (…) Le sens commun est ainsi comme le
jugement naturel et primitif, dans son mode, de la raison humaine. (p 89)(…)
Comprenons bien ici que si la philosophie trouve ses principes déjà
proclamés par le sens commun, cependant
ce n’est pas parce qu’ils sont proclamés par le sens commun, ce n’est pas sur l’autorité
du sens commun pris comme consentement général ou comme instinct commun de l’humanité,
c’est sur l’absolue et unique autorité de l’évidence qu’elle les a pour
principes. » (p. 90), « Eléments de philosophie I Introduction à la
philosophie. » , Pierre Téqui éditeur Paris.
[2] CONCHE Marcel, « Montaigne ou la conscience heureuse »,
P.U.F. Quadrige 2002, p 57 et 58
[3]
Dans « La nature du totalitarisme » Hannah Arendt affirme que les
régimes totalitaires ont pour fonds de commerce le mensonge bien plus que
l’amour du pouvoir ou tout autre tendance humaine, c’est une idéologie qui
s’impose envers et contre la réalité comme une nouvelle vérité qui doit
s’imposer à tous. Voir p 70 et 71 Edition Payot classiques.
Quand la philosophe parle de vérité, y compris chez Platon, il est
sous-entendu qu'elle pense toujours au 20ème siècle et au délire insensé des
idéologies totalitaires : "Dans sa lutte célèbre contre les sophistes,
Platon découvrit que leur "art universel d'enchanter l'esprit par des
arguments (phèdre, 261) n'avait rien à voir avec la vérité, mais avait pour but
les opinions, changeantes par leur nature même et valides uniquement
"quand un accord se fait et aussi longtemps qu'il dure" (Théétète,
172). Il découvrit aussi l'instabilité de la vérité dans le monde, car
"c'est des opinions que procède la persuasion, mais non point de la vérité"
(Phèdre, 260). "les origines du totalitarisme", pages 227 Editions
Quarto Gallimard.
[4]
M. Montaigne, Les Essais en français moderne, Quarto Gallimart p 608
[5]
La révélation ne peut être un fait rationnel ni même trouver un
appui dans un raisonnement de quelque nature que ce soit contrairement à ce
qu’ont pu tenter de promouvoir Aristote, Saint Anselme, Saint Thomas
d’Aquin ou encore Descartes. La raison ne permettant de connaître que
l’ordre de la nature est insuffisante pour s’extraire de cet ordre
spatio-temporel et ne permettra jamais de connaître l’Etre SURNATUREL par
excellence ne dépendant ni du temps, ni de l'espace; il est le créateur et non
le créé. Même si le Tétragramme se traduit généralement par « Je
suis celui que je serai », Rav Benchétrit déclare qu’en hébreux le terme
"être" est synonyme du terme « présent » ou
« présence ». C’est donc par le sentiment de la présence et non par
la spéculation sur l’Etre que nous pouvons en faire l’expérience.
A titre de comparaison, qui n'est pas raison, chercher l'Etre suprême
par le biais des lois de la Nature (en tant que cosmos organisé), revient à
chercher la notion d'être stricto sensu dans celle de néant.
[6]
A.Camus, Noces, p.49
[7]
Ibidem, p 49
[8]
F. Nietzsche, Le livre du philosophe, Aubier/Flammarion, 1969,
p. 71, 179, 181, 183, 185
[9] J-F Balaudé, Le
savoir-vivre philosophique (Empédocle, Socrate, Platon), Le Collège de
Philosophie/Grasset, 2010, p 136
[10] Ibidem p. 197
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