lundi 25 novembre 2019

Ethique à Nicomaque : le rôle économique de la monnaie


Ethique à Nicomaque V,8, 1133 à 15-30[1]

Dans ce texte, Aristote traite de la monnaie comme mesure des échanges. La question est de savoir comment dans une communauté d’intérêts l’équité peut être établie entre ses membres considérant que la spécialisation de chacun met en jeu des prestations de valeurs variables, et il affirme que c’est le besoin qui est l’étalon de la mesure équitable mais que la monnaie est devenue par convention légale  comme un substitut du besoin qui à l’occasion pourrait être rendue inutilisable.

  1. La communauté d’intérêts naît entre des contractants différents et inégaux ;
  2. Les objets de transactions entre eux sont comparables à l’aide d’un moyen terme qui est la monnaie ;
  3. L’étalon de la mesure de tous les biens est le besoin (lien universel) ;
  4. La monnaie par convention légale est devenue un substitut du besoin.

Ce qui caractérise une communauté d’intérêts c’est la spécialisation du travail. En effet, si tout le monde était en mesure de réaliser l’ensemble des tâches requises pour ses besoins, il n’y aurait pas de communauté mais de l’autosuffisance autrement dit de l’autarcie. C’est précisément parce que nous sommes limités quant aux compétences et bien entendu pour des raisons d’efficacité que l’homme vit en société.
L’objet de l’activité de chacun dans le cadre de sa spécialisation est donc utile à lui-même mais aussi utile aux autres membres de la communauté. Pourtant les échanges n’ont malheureusement pas tous la même valeur. Comment comparer les prestations d’un médecin et d’un cultivateur ou celles d’un architecte et d’un cordonnier. Quelle peut-être l’échelle de mesure entre une auscultation médicale et des fruits et légumes ; entre une construction et un nombre de chaussures. Heureusement toutes ces choses ont entre elles ce qu’Aristote qualifie de moyen terme, et ce moyen terme n’est autre que la monnaie qui permet de les égaliser (autant d’une chose pour autant d’une autre).
En réalité, le véritable étalon en mesure d’égaliser les choses entres elles, c’est le besoin car Aristote affirme que « si leurs besoins [aux divers contractants, n.d.r.] n’étaient pas pareils » ou s’ils n’avaient besoin de rien, il n’y aurait aucune transaction.
Par conséquent, la monnaie n’est qu’un substitut du besoin par convention légale, non par un fait de nature, ce qui revient à dire que la monnaie n’a pas de valeur en soi mais seulement une valeur « besoin » ou plus précisément une valeur mesure du besoin par convention temporaire susceptible d’être modifiée voire d’être annulée.
Pour autant Aristote étonnement ne parle pas de la variabilité temporelle des besoins, ni même de la différence structurelle des besoins, ce que nous appellerions aujourd’hui  le marché et la loi de l’offre et de la demande, non pas dans ce qu’ils ont de spéculatif (c’est un autre propos), mais en ce qu’ils donnent un aperçu de l’état de la demande ici et maintenant. En effet dans ce texte Aristote prétend à juste titre que les hommes ont des besoins mais il ajoute étonnement que les hommes ont des besoins pareils, ce qui n’est évidemment pas le cas. Certes les membres d’une société ont des besoins de base somme toute à peu près identiques (manger, boire, se loger, se vêtir etc.), bien que ce ne soit pas toujours dans la même proportion mais en plus ils ont des besoins particuliers propres à chacun.
Autant la spécialisation du travail est un fait qu’il reconnaît, autant dans ce passage il ignore son corollaire, à savoir la spécialisation du besoin. Dès lors on peut se demander comment il peut établir le besoin comme étalon conventionnel de la valeur monétaire ?
Finalement, la réflexion du Stagirite répond à la question de savoir comment dans une communauté d’intérêts, aujourd’hui nous préférerions le mot de société (où les intérêts sont partagés), on est en mesure de rendre les échanges commensurables par la convention légale de la monnaie substitut du besoin. Ceci revient à postuler que le besoin est un invariant (comme le mètre étalon est un invariant) de telle sorte que ce chapitre de l’Ethique à Nicomaque  pose inévitablement une question subsidiaire : la valeur monétaire est-elle seulement un substitut du besoin, n’y a-t-il pas d’autres éléments d’appréciation ou de dépréciation ?



[1] "Ce n'est pas entre deux médecins que naît une communauté d'intérêts, mais entre un médecin par exemple et un cultivateur, et d'une manière générale entre des contractants différents et inégaux qu'il faut pourtant égaliser. C'est pourquoi toutes les choses faisant objet de transaction doivent être d'une façon quelconque commensurables entre elles. C'est à cette fin que la monnaie a été introduite, devenant une sorte de moyen terme, car elle mesure toutes choses et par suite l'excès et le défaut, par exemple combien de chaussures équivalent à une maison ou à telle quantité de nourriture. Il doit donc y avoir entre un architecte et un cordonnier le même rapport qu'entre un nombre déterminé de chaussures et une maison (ou telle quantité de nourriture), faute de quoi il n'y aura ni échange ni communauté d'intérêts ; et ce rapport ne pourra être établi que si entre les biens à échanger il existe une certaine égalité. Il est donc indispensable que tous les biens soient mesurés au moyen d'un unique étalon, comme nous l'avons dit plus haut. Et cet étalon n'est autre, en réalité, que le besoin, qui est le lien universel (car si les hommes n'avaient besoin de rien, ou si leurs besoins n'étaient pas pareils, il n'y aurait plus d'échange du tout, ou les échanges seraient différents) ; mais la monnaie est devenue une sorte de substitut du besoin et cela par convention, et c'est d'ailleurs pour cette raison que la monnaie reçoit le nom de νοµισµα, parce qu'elle existe non pas par nature, mais en vertu de la loi (νοµος), et qu'il est en notre pouvoir de la changer et de la rendre inutilisable."

vendredi 15 novembre 2019

Le savoir peut-il se transmettre ?

Tous les savoirs ne se transmettent pas car nous sommes à l'origine des êtres de nature dont le développement se caractérise par son autonomie et l'émergence d'aptitudes innées propre à notre espèce.  
Ensuite, bien entendu, en tant qu'êtres de culture nous sommes les enfants d'un savoir constitué de génération en génération sans lequel il n'y aurait pas d'humanité, aussi poser ingénument la question "le savoir peut-il se transmettre" c'est déjà  s'obliger à y répondre affirmativement mais cela ne va pas sans y apporter quelques nuances.
Aussi pour vraiment répondre à la question il faut d'une part comparer en détail le savoir, dirons nous, de nature et d'autre part le savoir de culture sans négliger aussi accessoirement ce qui fait obstacle à la transmission de maître à élève, transmission somme toute naturelle et consubstantielle à notre nature humaine ? En effet, tous les acquis culturels ne se communiquent pas globalement avec la même facilité car les pédagogues savent qu'il est parfois éminemment difficile de transmettre des connaissances à des récipiendaires peu ou mal disposés à saisir un enseignement complexe surtout s'il est magistral.

Une fois n'est pas coutume commençons par les obstacles à la transmission du savoir car son développement conceptuel ne nécessite pas un long exposé ni sociologique, ni philosophique.  La réponse est à rechercher dans la valeur même de la relation de professeur à élève. Structurellement cette relation s'établit entre celui qui sait et celui qui ne sait pas. Le savoir est alors une espèce de marchandise devant être délivrée suivant un protocole pédagogique sensé offrir les meilleures résultats possibles quelles que soient les personnes interagissant les unes avec autres comme si les sympathies et les antipathies, les inégalités sociales, les dons ou les opinions ne jouaient qu'un rôle périphérique voire secondaire. Nous ne sommes malheureusement pas tous égaux face à la vie et le camaïeu du spectre social a forcément une influence positive ou négative sur la relation pédagogique, comme a aussi une influence favorable ou non la variabilité des aptitudes à l'apprentissage, chez les étudiants, ou la diversité de talent, chez les maîtres. Tous ces obstacles forment un barrage plus ou moins poreux à la réalisation d'une condition essentielle à tout apprentissage : le mimétisme cognitif. Sans cette capacité à "singer" la transmission des savoirs serait probablement impossible car un étudiant se doit avant tout d'être un reproducteur de compétences avant d'en être le conservateur ou le dispensateur.  

Ceci dit, quelles que soient les qualités des uns et des autres le champ de la pédagogie a des limites fixées par la nature. Dans "l'Emile ou de l'éducation" Jean-Jacques Rousseau propose déjà en son temps un modèle de pédagogie qui jusqu'à la préadolescence laisse l'enfant grandir en stimulant, par le jeu et la découvert, ses facultés sensitives. De la sorte la nature forme(rait) l'esprit bien mieux que ne pourrait y parvenir un précepteur en instruisant l'enfant de valeurs culturelles. Montaigne ne disait-il pas qu'il vaut mieux une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine ? Et dans le même état d'esprit, il faut bien admettre que la vie ne cesse, tout au long de l'existence, de nous instruire avec ses  leçons douces amères. Elle le fait chaque fois que nous sortons de notre zone de confort car ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.       
Ainsi, il y a ce que je pourrais qualifier de savoir ou d'expérience traumatique ou post traumatique. Evidemment, la naissance et la mort sont des passages obligés pour tous. Dès les premières secondes de vie, le nourrisson doit de lui même se débrouiller pour respirer l'air extérieur et personne ne lui dira comment faire. Il y sera probablement poussé par l'instinct de survie; cette étape franchie, il devra se nourrir et découvrira de lui-même les 4 saveurs de base que sont le sucré, l'acide, l'amer et le salé avec toutes les variantes gustatives induites par l'association de ces dernières. Le goût du chocolat, du miel, de la pomme ou de la poire ne seront acquis qu'avec le besoin de se nourrir. Il est à noter que l'expérience du goût et des odeurs est semble-t-il à ce point imprimée dans notre mémoire que nous les conservons intacts jusqu'à la mort. Tout le monde connaît la fameuse histoire de la madeleine de Proust.
En général, la vie entière est parsemée des ces connaissances d'origine traumatique mais pas forcément traumatisantes : le jeune homme qui se prend un râteau apprendra à ses dépends la psychologie féminine et s'il ne la comprend pas assez vite, il s'en prendra beaucoup d'autres. La femme voyant son compagnon courir la prétentaine comprendra que le sentiment amoureux et la libido sont souvent dissociés chez l'homme. Il y a foison d'exemples de ce que seul l'expérience naturelle peut nous apprendre et même étonnement la mort n'y échappe pas.  Dans les années 1950 ou 1960 Raymond Moody, docteur en philosophie, a écrit un ouvrage intitulé "la vie après la vie" dont le sujet portait sur les "near dead experiences". Prenant son bâton de pèlerin il parcourut les USA pour recueillir les témoignages de personnes ayant été déclarées mortes cérébralement mais qui finalement ont pu être réanimées in extremis. Tous les récits retenus convergent sur un même constat : il y aurait un au-delà. Bien entendu ces travaux ont fait l'objet de controverses mais retenons tout de même que la mort clinique laisse des traces de vécu. 
  
Le savoir fait seulement son entrée dans la culture avec la raison et le logos, c'est à dire le verbe qui est le moyen de communication par excellence, or tout objet culturel est transmissible d'où son extraordinaire efficacité. Donnez moi un point fixe et je soulèverai le monde déclarait Archimède. D'une certaine manière la raison, non plus le verbe cette fois mais le calcul, la ratio des Romains, a bel et bien été ce point d'appui du genre humain lui ayant permis de soulever le monde, car de toutes les espèces l'homo sapiens est le grand gagnant de l'évolution darwinienne.

Toutefois la raison n'est pas unitaire et certaines distinctions s'imposent. Premièrement, le savoir rationnel à priori universellement vrai s'oppose à la doxa, bien que l'un comme l'autre soient des vecteurs de propagation d'idées et de savoirs.
Aussi, examinons plus en détail ce que sont les savoirs à priori et la doxa ?

Si l'on faisait table rase de toutes les expériences et des tous les acquis notre esprit serait comme le déclare René Descartes une simple chose pensante dont nous ne pourrions douter.
A partir de cette évidence, il est possible grâce à une méthode soigneusement menée de retrouver d'autres évidences et de fil en aiguille de rebâtir un savoir sur des bases certaines et indubitables.
Il est apparent pour Descartes, et pour d'autres rationalistes qui vont lui succéder, qu'il existe de toute éternité un savoir dont il faut être en mesure de capter l'absolue évidence comme par exemple ceci : la somme des angles d'un triangle est égale à la somme de deux angles droits (Méditations métaphysiques). L'enseignement peut nous apprendre cette vérité géométrique mais il ne nous permettra jamais d'en comprendre l'utilité si nous ne nous l'approprions pas comme un fait incontestable impossible à démentir même si nous faisions l'effort de le faire. Ainsi le savoir rationnel à priori est donc un savoir VRAI universel qui s'impose à tous quels que soient la culture, l'état des connaissances ou les opinions personnels. 
On pourrait associer notre propos à celui de Parménide pour qui la vérité (alèthéia) est ce qui EST et que le non être existe or, et c'est ici qu'intervient la doxa, il y a dans la nature du savoir une ambivalence que Platon avait déjà lui-même mit en évidence entre d'une part l'opinion trompeuse (sans toujours de raison d'être) et d'autre part la vérité ou le savoir philosophique qui a pleinement sa raison d'être.
Nous serions hypothétiquement en présence d'un savoir douteux mis en balance avec un vrai savoir; une doxa, c'est-à-dire des opinions communément admises, mise en concurrence avec une connaissance authentique. Et comme en économie il est dit que la fausse monnaie chasse la bonne, l'ignorance nimbée de ses certitudes creuses est une menace qui a toujours guetté les sociétés anciennes sans épargner les nouvelles  Ainsi, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la transmission du savoir authentique face à toutes les idées reçues, face aux préjugés, à la désinformation ou même, pourquoi pas, à la propagande relève souvent de la gageure.
Dans le vocabulaire des média on entend de plus en plus souvent des termes comme "fake news" ou "théorie du complot", autrement dit à l'heure des réseaux sociaux et de la mondialisation de l'information via des canaux non officiels et des acteurs qui ne sont nullement des professionnels du journalisme  il devient de plus en plus difficile de faire la part du vrai et du faux. Si, comme il s'est dit ici ou là, l'homme n'était jamais allé sur la lune et que les images d'archives furent vraiment tournées en studio, si les attentats du 11 septembre 2001 n'étaient finalement qu'un complot de la CIA pour que les Etats Unis entrent en guerre contre le régime de Saddam Hussein, et si de telles informations trouvent malheureusement un public tout disposé à être grugé, alors on peut se demander comment à l'avenir seront accueillis les manuels d'histoire au regard de cette opinion du soupçon.

Evidemment tout débat n'est pas à proscrire car nous savons que le savoir n'est pas simplement une chose donnée une fois pour toute par un establishment et qu'il évolue en permanence; ce que nous considérons comme faux aujourd'hui peut s'avérer vrai dans le futur. Il serait trop simple comme Socrate l'exprime à Ménon de formuler une aporie déclarant soit que l'on sait, d'où l'inutilité de la recherche ce que l'on connaît, soit on ne sait pas, d'où l'impossibilité de rechercher ce que l'on ne connaît pas! (Menon 80 e)
Ce paradoxe est un cul de sac uniquement dans l'hypothèse où le savoir serait purement rationnel sans la moindre trace d'empirisme. Et pour faire court, la Maïeutique socratique n'est pas un art d'enseigner mais un processus "d'accouchement des esprits" comme s'il s'agissait simplement de se remémorer ce que nous savons de toute éternité. Personne alors ne pourrait rien apprendre de personne ou rien enseigner à personne
Mais heureusement, au 18ème siècle, l'empirisme anglais à rendu ses lettres de noblesse au sensualisme qui fut décrié depuis si longtemps sous l'influence de  Platon et Socrate. Pour une fois nos amis d'Outre Manche n'ont pas tirer les premiers et ont renverser le rationalisme de son pied d'estale. L'empirisme anglais postule en son essence que l'esprit est bel et bien à l'origine une table rase et que le savoir provient de la connaissance sensible. Selon cette doctrine, rien n'est jamais connu à priori comme chez Socrate ou Descartes, mais au contraire  tout devient connaissable à posteriori dans le cadre d'une expérience du monde sensible.

Finalement c'est la science moderne qui mettra tout le monde d'accord avec un système où rationalisme et empirisme peuvent cohabiter, où les connaissances s'enrichissent, se croisent et s'échangent en permanence. Le savoir perd toute limite et devient  un infini (comme Dieu chez Descartes), ainsi plus l'on sait de choses plus on mesure l'étendue de son ignorance. et l'apprentissage nécessite alors que l'on fasse provisoirement table rase de ses acquis (scepticisme rationaliste) pour les éprouver à l'aune des observations (sensualisme empiriste) avec finalement pour objectif de ne conserver que ce qui est vrai et vérifié expérimentalement. Quand Einstein commença à penser la théorie de la relativité, affirme Etienne Klein, ce fut dans un premier temps une simple expérience de l'esprit, ensuite quand elle fut mise en équation sur papier, le physicien avec ses homologues ont procédé à la vérification expérimentale. Si, comme le postule la relativité, la gravitation est bel et bien une déformation de l'espace temps alors il fallait pouvoir observer que la lumière des étoiles devait être en mesure de contourner les corps célestes, ce qui a pu être effectivement observé au début du 20ème siècle.      

Mais quelle est la singularité d'une approche scientifique du savoir ?

Pour Karl Popper c'est une approche hypothétique provisoire dans la mesure où elle est réfutable par des observations nouvelles et contraires.Tout ce qui n'est pas réfutable n'est pas scientifique.
En clair cela signifie qu'établir une loi générale à partir d'une induction comme par exemple "tous les cygnes sont blancs" considérant que des milliers d'observations n'on jamais permis d'en trouver un seul animal d'une autre couleur. est une hypothèse scientifique puisqu'elle a été réfutée par l'observation, rare certes, mais incontestable de cygnes noirs dans la nature. Tant qu'une telle hypothèse n'est pas infirmée par les faits, elle demeure la seule explication plausible et l'on y adhère par défaut. 
Dans ce cas, la transmission du savoir est surtout le fait d'un savoir faire, on apprend à apprendre et la culture scientifique à l'opposé de la culture littérature ou philosophie nécessite une cohérence interne obligeant régulièrement les chercheurs à invalider des croyances ancienne temporairement admises pour en reformuler de nouvelles. Le corpus scientifique se métamorphose constamment. Longtemps on a pensé que l'univers était stationnaire mais depuis les observations du télescope Hubble on sait qu'il est en expansion accélérée et ne semble pas ralentir sa course vers le lointain comme le ferait une balle lancée en l'air avant de retomber au sol.  

Néanmoins, si la science établit des faits réfutables tous ses derniers ne peuvent pas être connus scientifiquement, ce sera notamment le cas pour ce qui relève de la culture religieuse, de l'éthique, ou même de la psychologie. L'approche de ces disciplines sera alors fondée sur un discours rhétorique. 
Dans son livre 1 chapitre 2 sur la rhétorique Aristote définit ce procédé à peu près comme ceci : La rhétorique se définit comme ce qui est propre à persuader un auditoire indépendamment de règles applicables à un objet déterminé et ce en s’appuyant sur des faits multiples et divers mis en délibération. C’est un art différent de tous les autres n’imposant aucune croyance en son objet (comme la géométrie à l’égard des grandeurs ou la médecine à l’égard de la santé etc.) et ne comportant pas de solution technique. Elle est potentiellement dangereuse comme tout ce qui est bon peut être utilisé à mauvais escient.  

Il s'agit donc de persuader par la vraisemblance un auditoire qui est dans l'ignorance ou dans le doute car la méthode scientifique à des limites, elle ne dépasse toujours pas les frontières de la physique et s'en trouve même largement en deçà. Les sciences dures se moquent des sciences molles. Pour un chimiste ou un physicien la psychologie de l'homme en tant que science c'est de la foutaise ou pas loin.   

Emmanuel Kant fera lui la distinction d'une part entre les faits scientifiques qui obéissent à la loi de causalité en tant que phénomène (ou pour soi) c'est-à-dire en tant que connaissance de l'entendement obéissant aux règles de la raison pure soumise à un déterminisme absolu, et d'autre part, les faits non scientifiques et non causal en tant que noumène (ou en soi) non connaissables mais faisant l'objet de conjectures dans une parfaite liberté pour autant que les règles régissant ces conjectures ne se contredisent pas.
La raison kantienne est donc, pour une part, une raison pure théorique et, pour une autre part, une raison pure pratique d'où est issu une morale rationaliste rigoriste mieux connue sous l'exposé de la métaphysique des mœurs.  La raison pure théorique est le domaine du déterminisme et la raison pure pratique celui de la liberté écrira-t-il en substance. 

Pour ma part, je considère le criticisme kantienne comme l'exposé le plus probant détaillant avec rigueur tout le spectre du savoir rationnel sans rejeter les croyances dans le domaine de l'irrationnel au seul prétexte qu'aucune preuve ne peut être fournie de bien-fondé des dogmes. D'ailleurs si le pseudo irrationnel n'était que divagation il ne serait pas transmissible. On n'apprend pas à devenir fou, on le devient à cause de circonstances malheureuses. Le catéchisme, le talmud torah, ou l'école coranique enseignent des croyances qui peuvent mener à l'intolérance et à l'impossibilité de vivre ensemble certes, mais jamais à la folie. 

En résumé, à partir d'une question apparemment simple à laquelle on aurait pu répondre selon toute évidence par  "oui, le savoir est transmissible" et s'arrêter là, il a quand même fallu pousser le bouchon un peu plus loin et se demander quel(s) est (sont) ce(s) savoir(s) que l'on peut transmettre car tous ces derniers ne se communiquent pas.  
Et puisque savoir et culture sont presque des synonymes, on comprend vite à partir de là que l'homme, en tant qu'être de nature, sait d'instinct et apprend d'expérience commune nombre de savoirs universels intransmissibles que la culture a rationalisé depuis la nuit des temps dans un vaste mouvement de feedback théorique mais jamais pratique. On apprend souvent plus de ses échecs que de ses maîtres. Bien entendu on peut mettre des mots sur du vécu mais fondamentalement il est étranger à la culture. Personne n'a jamais appris à marcher en suivant un manuel, on y a sans doute été incité ou aidé mais jamais enseigné. Il s'agit d'un savoir inné autonome.
Pour le reste dès que l'accès au langage est possible intervient la raison humaine et la participation à la culture qui sont en soi les seuls vecteurs de transmission possible. 

Au sein de la culture on distinguera la recherche du vrai qui est souvent en opposition avec la doxa ou l'opinion, la maïeutique socratique (sorte de remémoration des vérités éternelles), la méthode et l'introspection cartésienne (à peu près du même tonneau), l'empirisme anglais qui n'est qu'une forme de sensualisme affirmant que l'esprit est originellement vide et doit être formaté en suivant les connaissances tirées du monde sensible (le monde des objets).et finalement la méthode scientifique qui est un mélange de rationalisme et d'empirisme. En outre, comme l'a découvert Emmanuel Kant, la raison a aussi ses quartiers au-delà du monde objectif (monde phénoménale) dans la sphère subjective des croyances, des mythes, des légendes ou de l'éthique, et comme ce monde n'a pas d'objectivité, il n'obéit à aucune causalité et n'est donc pas connaissable tout en étant légitiment rationnel, il est en somme un pure noumène (en-soi). Donc en dernier ressort il faut admettre que les croyances métaphysiques ont toute leur place dans la transmission du savoir.  
























   







   


samedi 9 novembre 2019

Rousseau : réflexion à propos du "Discours sur l'origine de l'inégalité"


Si l'on voulait ne retenir qu'une seule idée, la plus saillante, de la philosophie Rousseauiste en excluant volontairement tout le reste on pourrait s'arrêter  sur la considération que l'homme est bon par nature mais que c'est la société qui le corrompt. 
On trouvera cette idée à peine voilée dans le Discours sur l'origine des inégalités lorsque expliquant le  processus de socialisation dans un monde primitif presque mythique, notre philosophe en vient à considérer comment lors du resserrement des liens sociaux les individus vont progressivement se jauger les uns les autres sur leurs qualités réciproques et sur leurs talents,  d'où naîtra d'une part chez les meilleurs la vanité et le mépris et chez les autres l'envie et la honte[1]
Est-ce pour autant que lorsque originellement « les liaisons s’étendent et les liens se resserrent » nos ancêtres ne se seraient-ils pas déjà établis en hiérarchie très structurées et ce avant même tout divertissement ? Autrement dit n’y aurait-il pas préalablement à tout processus de socialisation une pyramide sociale constitutive ?
C’est le problème de la poule et de l’œuf ! la structure sociale est-elle l’essence inégalitaire de tous groupes humains ou le fruit de « la fermentation causée par ces nouveaux levains » que furent la vanité, le mépris, la honte et l’envie ?
Un petit détour par l’éthologie nous fera remarqué que les hiérarchies ne sont pas un phénomène purement humain mais au contraire sont une généralité pour tous les animaux grégaires en dehors de tout phénomène culturel y compris de la danse et des arts.
Rousseau ne pouvait pas ignorer que les meutes de loups sont incroyablement bien organisées avec des individus dominants et d’autres qui leurs sont soumis, ce fait est connu depuis très, très longtemps.
Bien entendu au siècle des Lumières et de la raison flamboyante on ne s’intéressait pas vraiment aux comparaisons entre le monde animal et le monde humain, néanmoins dans ce concert des lumières le philosophe genevois faisait un peu tache car il fut probablement un des seuls à promouvoir un état de nature pour l’homme, et ce qui est incompréhensible est qu’il n’ait pas tiré les conséquences d’une telle position comme le fera plus tard un Darwin.  
On pourra objecter que le Bon sauvage est en quelque sorte aussi sauvage que la bête mais cela mériterait une autre réflexion.
Au fond, dans le texte Rousseau considère que le péché originel, ou le mal originel de toutes associations humaines n’est pas la connaissance du bien et du mal, comme dans l’Ancien Testament, mais la distribution des talents entre les différentes parties.
Pourquoi pas ! Mais il faut quand même examiner la question d'un peu plus.
Malheureusement force est de constater que les inégalités ne peuvent pas surgir par un simple jeu intersubjectif entre des acteurs différemment douées pour le divertissement. Elles sont bel et bien présentes avant.
Rousseau oublie dans sa légende que l’humain originellement doit satisfaire des besoins élémentaires (manger, boire, se vêtir, se loger etc.) avant même de se divertir et que la vanité ou le mépris d’arrogants maîtres dans l’art de leur passe-temps, fut-il prisé, ne fait que renforcer des inégalités déjà existantes. Ce qui naît dans le regard de congénères, aujourd’hui comme hier, Sartre le nommera le « Pour Autrui », c’est-à-dire ce que l’un est au regard de l’autre avec ses différences justifiées ou pas. Nous nous définissons autant par ce que l’on dit de nous que par la véritable connaissance de soi. On rapporte que dans les années 30, face à la montée de l'antisémitisme, André Citroën aurait demandé à son frère Bernard "c'est quoi être juif" et ce dernier de lui répondre "être juif c'est quand les autres disent que tu l'es".On devient ce que les autres disent de nous, en intégrant le jugement d'autrui porté sur soi. C'est effectivement une forme d'aliénation incontournable. 
Mais le « Pour autrui » est temporellement postérieure à la formation du « Pour soi » dont les multiples facettes ne nous intéressent pas ici sauf en ce qui concerne l’ego et plus précisément encore l’ego animal hors culture qui nous pousse à satisfaire des besoins de première nécessité dans un milieu où les ressources sont limitées.
Or, le ressort le plus puissant de notre animalité est la force et c’est sur cette base fondamentalement que les sociétés se constituent car on est plus fort ensemble, et comme tout le monde le sait l’union fait la force.
En revanche si l’union fait la force, la nature ne nous a pas naturellement fait égaux, de telle sorte que certains satisferont mieux que d’autres leurs besoins et créeront inévitablement des dissensions, de la lutte interne au groupe qui sera contenue ou réprimée pour maintenir la cohésion de l’ensemble, et si admiration il y a, elle surgit de l’abdication du plus faible face au plus fort pour autant que tous y trouvent collectivement leur intérêt fut-t-il maigre pour le premier et surabondant pour le second.
Ainsi l’origine des inégalités n’est pas à chercher dans la différence de talent mais dans la différence de force.
De tous temps l’homme a eu une admiration immodérée pour les puissants, les héros mais aussi pour les truands. Dans l’Iliade, Homère ne conte pas le succès de poètes ou de danseurs mais de combattants prêts à mourir pour conquérir Troie.
Dans la savane, opère le même processus, la part du lion revient au mâle parce qu’il est plus fort, plus massif que la femelle, or étonnement cette dernière est plus douée que lui pour la chasse car plus légère, elle est plus mobile, plus à même d’attraper la proie.

Finalement, l'explication rousseauiste sur l'origine des inégalités est assez incompréhensible car il est évident que l'explication ne tient pas à l'émergence de préférences mais bien à un rapport de force.
Par contre on comprendra mieux cette fantaisie philosophique dans la mesure où le bon sauvage de Rousseau est une fiction idéalisée et que par principe il ne pouvait pas lui concevoir un défaut majeur comme par exemple la volonté innée de s'imposer à ses congénères.
On peut trouver dans la nature toutes les vertus comme on peut lui attribuer tous les vices. Rousseau a choisi le premier terme de l'alternative.      



[1] « A mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l’esprit et le cœur s’exercent, le genre humain continue à s’apprivoiser, les liaisons s’étendent et les liens se resserrent. On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand arbre : le chant et la danse, vrais enfant de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement et plutôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantoit ou dansoit le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit, ou le plus éloquent, devint le plus considéré ; et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps : de ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie, et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence.

-          Discours sur l’origine de l’inégalité, 2ème partie, « 10/18 », 1973, p 353

Wittgenstein et le néopositivisme

A) Introduction Si le mot « positif » n’est pas simplement l’antonyme du mot « négatif », il signifie, d’un point de vue philosophique, « ce...