« Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin, au sortir de
rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte.
Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse et, en soulevant un
peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux
rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler
tout à fait, ne se maintenait que d’extrême justesse. D’impuissance, ses
nombreuses pattes, d’une minceur pitoyable par rapport au volume du reste,
papillonnèrent devant ses yeux.
« Qu’est-il advenu de moi ? » pensa-t-il. Ce
n’était pas un rêve. »
C’est en ces mots que l’histoire de la métamorphose (Die
verwandlung) d’un certain Gregor Samsa voyageur de commerce va être introduite
et la suite ne sera qu’une longue glissade vertigineuse vers l’anéantissement
de tout son être.
Ne pouvant plus travailler, situation dramatique pour un
soutien de famille, c’est le gérant en personne de l’entreprise où le
personnage principal est salarié qui vient prendre de ses nouvelles et rencontre
les membres de la maison soit la sœur (Greta), la mère et le père.
« Gregor n’eut qu’à entendre le premier mot de
politesse du visiteur pour savoir aussitôt qui c’était - le gérant en personne. Pourquoi Gregor et
lui seul, était-il condamné à travailler pour une entreprise où, dès le moindre
manquement, on concevait les pires soupçons contre vous ? »
-
As-tu entendu comment Gregor vient de
parler ?
-
« C’était une voix d’animal », dit le
gérant.
C’est la dernière fois qu’on l’entendra parler, ensuite il
en sera réduit à un monologue intérieur.
-
Monsieur le gérant, ne partez pas sans me dire
un mot pour me montrer que vous me donnez raison, au moins un peu en
partie !
« (…) Hélas la fuite du gérant sembla aussi faire
perdre la tête au père (…) il commença à
repousser Gregor dans sa chambre en le menaçant de la canne et du
journal. »
(…) Il y eut encore la porte [de la chambre ndr] qu’on referma
avec la canne ; puis vint enfin le silence.
Pour Gregor ce silence deviendra un profond mutisme, une
impossibilité de communiquer.
Même son régime alimentaire lui fera perdre toute son
humanité. La scène du lendemain est décrite comme suit :
« Mais la sœur en s’étonnant remarqua tout de suite la
jatte [de lait ndr] encore pleine (…) elle la ramassa aussitôt, non pas les
mains nues, mais avec un chiffon, et l’emporta. »
Kafka écrit « avec un chiffon » ! On descend
encore d’une marche de profundis.
N’est-ce plus la vaisselle d’un être humain
mais d’un insecte porteur de germes ?
En remplacement elle lui sert
« de vieux légumes à
moitié pourris ; des os qui restaient du dîner de la veille entourés d’une
sauce blanche, figée ; quelques raisins secs et amandes ; un fromage
que Gregor avait déclaré immangeable, deux jours plus tôt ; un morceau de
pain sec, une tartine grossièrement beurrée, et une autre aussi, mais salée. A
tout cela, elle ajouta encore une jatte sans doute définitivement attribuée à
Gregor, et où elle avait versé de l’eau. » (…) « c’est ainsi que
Gregor reçut désormais chaque jour sa nourriture, (…) »
Après un mois de cette métamorphose seule la sœur, non sans
dégoût, s’était habituée à son nouvel aspect. Mais cette nouvelle vie pèse à
Gregor qui va progressivement en perdre le plaisir de manger.
Alors il fait des
allez et venues sur les murs et le plafond de sa chambre de réclusion.
Ensuite Kafka introduit une scène où c’est maintenant à la
mémoire de Gregor que la sœur et la mère vont s’attaquer.
Parlant de la sœur il écrit :
« et elle se
mit soudain dans la tête de rendre ces déplacements le plus facile possible
pour Gregor et donc de débarrasser les meubles [toujours de la chambre ndr] qui
le gênaient, principalement le coffre et le bureau. (…) avait-il [Gregor ndr] réellement envie de
laisser métamorphoser cette pièce
confortable, agréablement installée avec des meubles de famille, en une caverne
où il pourrait certes ramper partout sans être gêné, mais en sombrant du même
coup très vite dans un oubli total de son passé humain ? (…) Elles étaient
en train de lui vider sa chambre, de lui prendre tout ce qu’il aimait !
Et quand la mère, dans son effort, prise d’une crise
d’asthme fut mal en point, le père s’en pris violemment à Gregor pour le
détruire, en lui infligeant une salve de coups ; car c’était encore forcément de sa faute si
les malheurs de la maisonnée n’avaient de cesse.
Néanmoins, « la grave blessure dont souffrit Gregor
sembla (…) avoir rappeler au père de
Gregor, malgré sa forme actuelle, triste et répugnante, était un membre de la
famille que l’on avait pas le droit de traiter en ennemi (…) »
Très vite la famille va être confrontée à des problèmes de
subsistance et d’argent. On renvoya la bonne et vendit des bijoux de famille le
père et la mère malgré leur santé défaillante et leur âge effectuaient des
petits boulots d’où la culpabilité de Gregor.
On ne faisait plus le ménage de sa chambre et les repas
restaient quasi intacts sans être consommés, puis finalement éliminés aux ordures.
Il y avait bien une nouvelle femme
de service mais dit l’auteur
« on s’était mis à fourrer dans cette pièce
les choses que l’on ne pouvait pas caser ailleurs et il y en avait à présent
beaucoup, étant donné que l’on avait pris trois messieurs locataires dans une
des chambres de l’appartement. »
Des logeurs,
sa chambre devenue un fourre-tout,
la
culpabilité liée au manque de moyens de subsistance et à la souffrance de sa
famille,
tout cela rendait Gregor
« triste et fatigué à mourir ». (…)
comme ces locataires se rassasient moi je dépéris » se dit-il.
Un soir après le dîner lors d’un divertissement au violon
Gregor s’aventura dans la pièce
principale et c’est ainsi qu’un nouvel incident allait se produire : les
logeurs virent l’insecte.
- "Je vous donne sur le champ mon congé pour la
chambre. Bien entendu je ne vous paierai rien du tout même pour les jours où
j’ai logé ici, et je me demande si je ne vais pas vous demander un
dédommagement. »
Le premier à
s’exprimer fut bientôt suivi de deux autres.
Et nous voilà arrivé au moment le plus dramatique du roman
l’instant où Greta se révolte contre son frère :
-
« chers parents » dit la sœur et en guise d’introduction elle
frappa sur la table avec sa main, « cela ne peut pas continuer comme cela.
Vous ne vous rendez peut-être pas compte
mais moi, si ! Devant ce monstre je n’ai pas l’intention de prononcer le
nom de mon frère, c’est pourquoi je dirai simplement ceci : nous devons
essayer de nous en débarrasser. »
-
(…) « il faut qu’il parte » cria la
sœur, c’est le seul moyen, Père !
il faut simplement que tu essaies de te débarrasser de l’idée que c’est
Gregor.
Quels mots terribles « tu dois te débarrasser de l’idée
que c’est Grégor ».
Le lendemain matin c’est la femme de service qui fit la
constatation :
-
Venez voir un peu, c’est crevé ; c’est là
par terre, complètement crevé ! »
En effet Gregor l’insecte s’était éteint d’inanition.
Le sujet Gregor étant devenu simplement cette chose-là,
devenu simplement ce « c’est crevé ; c’est là par terre, complètement
crevé ».