mardi 30 juin 2015

PRIORITE AU SOUCI DE SOI, EGOISME, AMITIE ET PROVIDENCE

Pour rappel chez Platon la catharsis est liée au politique. En revanche, à l'époque hellénistique et romaine on ne se trouve pas vraiment dans un rapport strictement cathartique mais plutôt dans une inversion de rôle où la catharsis n'est plus conditionnée au politique mais le politique se subordonne à la catharsis.
Exemples de cette inversion :
L'amitié épicurienne.
Pour Epicure l'amitié dérive de l'utilité. Bien entendu cette utilité n'est pas la fin de l'amitmais au contraire sa cause et son origine. Elle s'inscrit dans le régime des rapports sociaux sous une forme du souci de soi fondée sur la confiance qui nous met si nécessaire à l'abri du besoin. Ce sentiment de sécurité est pour une bonne part la félicité (makariotês) et l'absence de trouble (ataraxie). En clair pas de souci de soi sans amis de confiance ni sans réciprocité.
La Providence Epicurienne.
Chaque fois qu'un être [homme ou animal] cherche son bien, il fait également le bonheur des autres[1]. Les animaux n'ont même pas à s'occuper d'eux-mêmes, c'est la Providence qui y pourvoit (ex: fourrure contre le froid). Par contre les hommes n'ont pas ce genre d'avantages et doivent se soucier d'eux-mêmes. Et donc pour l'être rationnel le souci de soi ou le salut relève de ce qui dépend de lui, pour le reste il doit laisser agir la Providence et savoir ce qu'il doit faire ou ne pas faire pour lui-même.
Ayant souci de lui, l'homme membre de la société saura toujours assumer ses rôles de père, d'époux, de citoyen, de magistrat, etc. où il doit avoir souci d'autrui.
me chez le prince c’est-à-dire l'homme politique, la démarche est identique. Comme chez le cordonnier, le maçon ou l'artisan on trouve surtout, dans les pensées de Marc Aurèle, des préoccupations quotidiennes, et incidemment les réflexions sur le pouvoir imrial sont rares. Il se rappelle chaque matin ce qu'il doit faire. La souveraineté n'est qu'un métier car finalement l'empereur ne cherche pas à être empereur mais à être soi-même tout simplement. On doit se rappeler tous les jours qu'il faut être non pas un dirigeant mais un honnête homme. Et pour être bon, il doit se fixer un objectif à atteindre sans s'en tourner.




[1] Remarque: l'idée d'une main invisible chez Adam Smith est d'une même inspiration

lundi 29 juin 2015

PHILOSOPHIE DU SALUT A L'EPOQUE HELLENISTIQUE ET ROMAINE

Selon Olympiodore (néoplatonicien), après avoir appris dans l'Alcibiade que nous sommes âmes rationnelles, nous devons pratiquer les vertus politiques et cathartiques.
Le politique c'est le connais-toi en tant qu'il vise les vertus du citoyen ou du gouvernant.
Le cathartique c'est l'exercice de la purification intérieure par laquelle le sujet reconnaît et s'identifie
au divin en lui.
L'Alcibiade est donc à la croisée des chemins entre le Gorgias (politique) et le Phédon (cathartique).
Chez Platon le choix ne s'impose pas mais dans le néoplatonisme il faut opter pour l'une ou l'autre voie. Pourquoi ?
Platon fait dire à Alcibiade qu'il s'occupera dorénavant de justice mais cette justice ne s'applique pas
seulement à la cité mais aussi à l'ordre intérieur, à la hiérarchie intérieure de l'âme. Or Dans le
Banquet Alcibiade reconnaît ne s'être pas occupé de lui-même mais uniquement des affaires de la
cité.
Pour Platon le politique est la finalité du cathartique. De plus il existe un lien de réciprocité: en me
souciant de moi, je me soucie mieux des citoyens et réciproquement en me préoccupant de la cité, je
me soucie mieux de moi-même. Enfin en pratiquant la catharsis l'âme se souvient de ce qu'elle a toujours su à savoir les vérités éternelles susceptibles de régir la cité.
Au 1er et 2éme siècle la disjonction entre le politique et le cathartique est consommée. C’est l'époque
du soi pour soi, but du souci de soi et non des autres. De plus en plus la philosophie se définira par
rapport à la recherche de la vérité et par la transformation de soi nécessaire pour atteindre cette
vérité.
A début de notre ère, c’est tout une culture de soi qui se développe et qui connaîtra divers avatars
dans le monde chrétien avec pour socle commun l’idée de salut
La question du salut dans la religion Chrétienne, c'est la dichotomie ou le passage de ce monde vers
un autre, le passage de la vie à la mort, la lutte entre le bien et le mal, le salut s'inscrit diversement
dans la dualité. Bien entendu, c'est la chute ou la faute qui rendent le salut nécessaire et le repentir, l'Incarnation, la conversion vont le rendre possible.
Pour la philosophie le sens du salut n'a rien de dramatique il est plus large, ainsi celui qui se sauve est celui qui se préserve, qui est en état d'alerte, de résistance, qui échappe à l'esclavage et à toutes les aliénations pour atteindre le bonheur, la tranquillité ou la sérénité.
Il n'y a pas de référence à la mort? à l'au-delà ou à l'immortalité, c'est simplement être imperméable
au trouble et au malheur. Il se réalise par l'ataraxie et l'autarcie. Quand le sujet se suffit à lui-
même dans une boucle de soi ~ soi-même.


dimanche 28 juin 2015

LA VERITE DE L'OBJET NE SERAIT-ELLE PAS LA VERITE ?

Michel Foucault dans "l'herméneutique du sujet" répond à la question suivante :

Auditeur : « (...) une vérité purement de l'ordre de la connaissance et une vérité qui entraîne tout un travail sur le sujet lui-même, est-ce la même vérité..? »
Michel Foucault : « Alors qu'il est bien évident que la connaissance de type cartésienne ne pourra pas être définie comme l'accès à la vérité: mais ce sera la connaissance d'un domaine d'objets. Alors là si vous voulez, la notion de connaissance de l'objet vient se substituer à la notion d'accès à la vérité. »[1] 
Ce devait être vraisemblablement le cas en Grèce durant la période classique et hellénistique, et de manière générale probablement durant toute l'Antiquité.

La vérité étant d'ordre éthique et non d'ordre physique, encore que chez les épicuriens c'est la physique atomiste qui fonde l'éthique.

Pourtant, même d'un point de vue historique, faire de "l'epimeleia heautou" (le souci de soi) une réalité purement subjective permettant d'accéder à la seule vérité valable, celle du sujet, est me semble-t-il éclairant d'un point de vue pédagogique mais discutable d'un point de vue effectif.




[1] L’hermeutique du sujet p 184

samedi 27 juin 2015

ROLE DU PHILOSPHE A L'EGARD DU SOUCI DE SOI

Durant la période classique, en Grèce, le rapport à l’autre est indispensable dans la pratique de soi chez le jeune.

On distingue trois types de maîtrise:

  1. L’exemplarité (les héros et les grands hommes, les vieillards glorieux, les amoureux) ;
  2. La compétence (savoir et savoir-faire) ;
  3. La découverte de type socratique (quand on est dans l’embarras de l’ignorance elle s’exerce par le dialogue) .

Ces formes de maîtrise fonctionnent sur le principe de la mémoire (réminiscence) et celui du passage de l’ignorance à la connaissance.

A la période hellénistique et romaine on considère que le disciple étant mal formé voire déformé, n’a plus vraiment besoin d’acquérir des savoirs à la place de l’ignorance mais il se doit d’accéder au statut de sujet dans le rapport de soi à soi. Le rôle du maître est donc profondément modifié. Il devient le médiateur ou le passeur du statut d’individu à corriger vers celui de sujet réalisé, convertissant la « stultitia » en « spientia », il est une main tendue, un philosophe.
Le « stultus est celui qui n’a pas encore pris conscience de soi et est influencé par le monde extérieur, il est dispersé, oublieux, sans volonté changeant de vie sans arrêt.

Le modèle du philosophe devient l’archétype de l’homme sachant se gouverner et gouverner les autres et toutes ses techniques sont destinées à la bonne gouvernance, au soin de soi et des autres contrairement au rhéteur dont les moyens sont ceux de la persuasion par le discours.

Les philosophes utilisent deux moyens :

A l’époque hellénistique c’est l’école (voir Epicure ou Epictète).

A l’époque romaine c’est le conseil d’existence privé dans la relation de clientèle auprès du chef ou de l’aristocrate qui domicilie chez lui un philosophe conseiller du prince ( ex :  Philodème auprès de Lucius Piso, Athénodore et Auguste, Demetrius le cynique et Thrasea Paetus puis d’Helvidius Priscus. On va retrouver le philosophe mêlé à la vie politique (débats, conflits, assassinats, exécutions, révoltes) il s’intègre dans les conseils et les avis.

En même temps que s’affirme le rôle politique de conseiller et directeur de conscience, s’estompe la fonction spécifique du philosophe. Il n’y aura plus de grandes figures comme Platon ou Socrate.  

UNIVERSALISATION DU SOUCI DE SOI ET PRIVILEGE DE LA VIEILLESSE

Au 1er et 2ème siècle, puisque le souci de soi s'est généralisé à toute l'existence, il est clair que l'apothéose se situe au moment de la vieillesse avec l'idée d'une souveraineté sur soi-même; ainsi la vieillesse devient désirable eu égard à l'amoindrissement de la vie, au renoncement à l'ambition et à la perte significative des plaisirs du corps.
On peut même dire plus, quel que soit l'âge, il faut se comporter comme si l'on était arrivé au terme de sa vie et ne plus rien en attendre (cf. Sénèque). Cette attitude préfigure les thèmes de l'immortalité.
On ne s'occupe plus de soi pour diriger les autres (cf. Alcibiade) mais pour soi-même sans distinction de statut : homme libre, esclave, aristocrate, artisan, etc. (c'est le"soi pour soi"), il y a donc universalisation du souci de soi.

Pour autant, le sujet est-il devenu une loi universelle ?

Il faut nuancer le propos de l'universalisation. Ce n'est pas simplement comme membre de l'humanité entière que l'on peut pratiquer le souci de soi !

D'abord tout le monde n'en est pas capable.
  1. Soit parce que la personne n'en a pas le loisir car il s'agit réellement d'un choix portant sur un autre mode de vie distinct et à part qui nécessite temps et moyens;
  2. Soit parce que, dans le monde gréco-romain, ce mode de vie n'était pas pratiqué de manière solitaire mais bien au sein d'écoles ou de sectes (Epicuriens, Stoïciens,Thérapeutes, etc.). De plus, dans les milieux les plus favorisés elle se pratiquait sur base de réseaux d'amitié (=réseaux sociaux de type pyramidal). Donc, il y avait un pôle populaire et un pôle élitiste;
  3. soit parce que l'individu n'en a pas la capacité ou la motivation. Il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus. Une minorité a accès au salut, la faute n'en revient plus au statut mais à l'individu même. (oi protoi = les premiers et oi pôlloi = les nombreux). Plus tard on retrouvera cette dichotomie dans le Christianisme. 
En résumé on trouve deux types de ségrégations : l'une par l'appartenance à une secte ou école, l'autre par la possibilité de se livrer à "l'otium" c'est-à-dire le loisir cultivé.

mercredi 24 juin 2015

LE SOUCI DE SOI AU 1ER ET 2EME SIECLE DE NOTRE ERE

C'est l'âge d'or pour le souci de soi. Or à cette époque les 3 conditions posées dans l'Alcibiade[1]  ont disparu. Désormais on s'intéresse à soi pour soi-même sans considération pour la cité et sans différence de classe. Et l'intérêt passe par des exercices appliqués (se connaître, conversion du regard, se recueillir, se retourner vers soi, s'établir dans la citadelle intérieure, se soigner etc.). La pratique de soi devient un art de vivre (en grec : tekhnê tou biou).

Si pour les athéniens le souci de soi nait d'un déficit pédagogique durant la période de transition de l'adolescence vers l'âge adulte, au 1er et 2ème siècle cette préoccupation s'est étendue à toute la vie. Exemple : l'Ecole d'Epictète où pouvait se croiser des jeunes gens et des adultes.

Le centre de gravité, du souci de l'âme se déplace vers la maturité et a des conséquences : la philosophie deviendra autant correctrice, critique et libératrice des défauts qu'éducatrice de l'ignorance. Chez les cyniques apprendre les vertus, c'est désapprendre les vices. Elle sera comme un système d'assurance contre les déboires de la vie.

Conséquences.

a) Retournement du système des valeurs.

D'une manière générale, on considère que le ver est dans le fruit très jeune c'est ce qu'exprime les Tusculanes de Cicéron où l'on tète l'erreur avec le lait de la nourrice. L'enfance et la jeunesse sont soumises à « l'idéologie familiale ». La critique va jusqu'à celle des pédagogues et des rhéteurs «ornementalistes».

b) Rapprochement de la pratique de soi et de la médecine.

Le pathos c'est la passion mais la passion comme maladie à soigner et ses symptômes sont évolutifs: l'euemptôsa (prodrômes), pathos (latin: pertubatio ou affectus), puis noêma et l'arrôstêma (maladie chronique) et enfin kakia (le vice)

c) Les écoles de philosophie deviennent des dispensaires de l'âme.




[1]  Rappel de ces trois conditions: 1) objet [connaissance de soi], 2) condition matérielle aristocratique [soins de soi], 3)  fin [gouvernance d'autrui])

lundi 22 juin 2015

QU'EST-CE QUE LE SOUCI DE SOI ?

Depuis la plus haute antiquité se pratiquaient des techniques de soi. On citera durant la Grèce classique et hellénistique des usages tels que des purifications afin d'être en condition pour accueillir la vérité des dieux.
La concentration de l'âme afin de lui éviter la dispersion caractéristique propre à la fluidité du pneuma; la retraite ou l'anachorèse, s'absenter du monde (on peut être visible mais pourtant être ailleurs) pour mettre un holà à l'agitation extérieure; l'endurance face aux tentations etc. La liste n'est pas exhaustive.
On retrouve tardivement quantité de ces techniques de soi archaïques dans le pythagorisme (ex: l'examen de conscience: se remémorer les fautes commises durant la journée).

Platon lui-même se fait l'écho de ces pratiques dans le Banquet, le Phèdre ou l'Alcibiade. On en retrouve également chez les épicuriens ou les stoïciens.

Mais qu'est-ce que ce soi-même que l'on doit connaître pour pouvoir s'en soucier ?

Dans l'Alcibiade Socrate s'interroge sur la connaissance de soi.

Il fait référence à l'oracle de la Pythie de Delphes (gnôthi seauton) où la connaissance fait clairement référence à l'âme (psukhê).

Comme toutes techniques en général fait appel à un utilisateur d'instrument, il faut bien admettre que le corps ne peut pas s'utiliser lui-même (krêsis), aussi il doit y avoir forcément un acteur différent du corps qui sera précisément l'âme sujet de l'action physique, rectrice du soma. Néanmoins, Il ne s'agit pas de l'âme substance ou objet.

En quoi doit consister le souci de cette âme?

Il passe par le rapport du maître au disciple qui ne s'occupe pas ni de la santé de ce dernier, ni de son alimentation, ni de ses biens ou de son éducation mais uniquement qui se préoccupe du souci du disciple pour lui-même, et ce souci du souci passe par l'amour désintéressé.

Quand l'âme devient sujet de l'examen et qu'il y a un appel réciproque, un enchevêtrement entre « gnothi seauton » et « epimeleia heautou » (entre connaissance et souci de soi) alors la connaissance conduit au divin, à la connaissance divine c'est-à-dire la sagesse (sôphrosunê).
Or, le paradoxe veut que la fin du récit de l'Alcibiade (texte le plus explicite sur le souci de soi) se termine par une préoccupation de justice mais pourtant ce paradoxe n'est qu'apparent dans la mesure où la justice est également divine. En quelque sorte s'occuper de soi ce serait s'occuper de justice.

Comment Platon lève l’ambiguïté ?

1)      On ne peut bien gouverner qu'en ayant pris soin de soi, c'est un privilège des gouvernants
qui doivent en avoir le temps, la culture, les moyens, la capacité ... ;
2)       Ce souci fera de l'homme une personne à part, membre d'une élite morale.

Par ailleurs, ce n'est pas la seule question que pose le texte de Platon.Il soulève également le problème de la pédagogie et celui de l'érotique.

Du point de vue pédagogique le souci de soi c'est celui que l'on doit avoir dans la mesure où toute pédagogie est insuffisante pour se connaître. L'adulte doit pouvoir préparer sa vieillesse.

Quant à l'érotique, hormis quelques exceptions majeures (chez Platon c'est de la pédérastie), elle va progressivement disparaître du souci de soi à partir de l'époque hellénistique.

C'est donc les traditions Platonicienne et néoplatonicienne qui vont faire de la connaissance de soi le
sommet du souci de soi pour accéder à la vérité parce que cette vérité fait exister le divin en l'homme.

C'est la contradiction de la pensée platonicienne que d'avoir été le ferment de beaucoup de mouvements spirituels de l'âme, autrement dit de pratiques liées au divin. Mais concomitamment il a été le levier de la rationalité. Paradoxe que l'on pourrait résumer par cette formule: connaissance pure sans condition de spiritualité, et en même temps terreau de la spiritualité dans la mesure où la connaissance de soi nécessite des pratiques de connaissance du divin.


dimanche 21 juin 2015

LA METAMORPHOSE OU LA PERTE DE SOI CHEZ FRANZ KAFKA

« Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d’extrême justesse. D’impuissance, ses nombreuses pattes, d’une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux.
« Qu’est-il advenu de moi ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. »
C’est en ces mots que l’histoire de la métamorphose (Die verwandlung) d’un certain Gregor Samsa voyageur de commerce va être introduite et la suite ne sera qu’une longue glissade vertigineuse vers l’anéantissement de tout son être.
Ne pouvant plus travailler, situation dramatique pour un soutien de famille, c’est le gérant en personne de l’entreprise où le personnage principal est salarié qui vient prendre de ses nouvelles et rencontre les membres de la maison soit la sœur (Greta), la mère et le père.
« Gregor n’eut qu’à entendre le premier mot de politesse du visiteur pour savoir aussitôt qui c’était  - le gérant en personne. Pourquoi Gregor et lui seul, était-il condamné à travailler pour une entreprise où, dès le moindre manquement, on concevait les pires soupçons contre vous ? »
 -          As-tu entendu comment Gregor vient de parler ?
-          « C’était une voix d’animal », dit le gérant.
C’est la dernière fois qu’on l’entendra parler, ensuite il en sera réduit à un monologue intérieur.

-          Monsieur le gérant, ne partez pas sans me dire un mot pour me montrer que vous me donnez raison, au moins un peu en partie !

« (…) Hélas la fuite du gérant sembla aussi faire perdre la tête  au père (…) il commença à repousser Gregor dans sa chambre en le menaçant de la canne et du journal. »

(…) Il y eut encore la porte [de la chambre ndr] qu’on referma avec la canne ; puis vint enfin le silence.
Pour Gregor ce silence deviendra un profond mutisme, une impossibilité de communiquer.
Même son régime alimentaire lui fera perdre toute son humanité. La scène du lendemain est décrite comme suit :
« Mais la sœur en s’étonnant remarqua tout de suite la jatte [de lait ndr] encore pleine (…) elle la ramassa aussitôt, non pas les mains nues, mais avec un chiffon, et l’emporta. »
Kafka écrit « avec un chiffon » ! On descend encore d’une marche de profundis. 
N’est-ce plus la vaisselle d’un être humain mais d’un insecte porteur de germes ?
En remplacement elle lui sert 
« de vieux légumes à moitié pourris ; des os qui restaient du dîner de la veille entourés d’une sauce blanche, figée ; quelques raisins secs et amandes ; un fromage que Gregor avait déclaré immangeable, deux jours plus tôt ; un morceau de pain sec, une tartine grossièrement beurrée, et une autre aussi, mais salée. A tout cela, elle ajouta encore une jatte sans doute définitivement attribuée à Gregor, et où elle avait versé de l’eau. » (…) « c’est ainsi que Gregor reçut désormais chaque jour sa nourriture, (…) »
Après un mois de cette métamorphose seule la sœur, non sans dégoût, s’était habituée à son nouvel aspect. Mais cette nouvelle vie pèse à Gregor qui va progressivement en perdre le plaisir de manger.
Alors il fait des allez et venues sur les murs et le plafond de sa chambre de réclusion.

Ensuite Kafka introduit une scène où c’est maintenant à la mémoire de Gregor que la sœur et la mère vont s’attaquer.
Parlant de la sœur il écrit : 

« et elle se mit soudain dans la tête de rendre ces déplacements le plus facile possible pour Gregor et donc de débarrasser les meubles [toujours de la chambre ndr] qui le gênaient, principalement le coffre et le bureau.  (…) avait-il [Gregor ndr] réellement envie de laisser métamorphoser  cette pièce confortable, agréablement installée avec des meubles de famille, en une caverne où il pourrait certes ramper partout sans être gêné, mais en sombrant du même coup très vite dans un oubli total de son passé humain ? (…) Elles étaient en train de lui vider sa chambre, de lui prendre tout ce qu’il aimait !
Et quand la mère, dans son effort, prise d’une crise d’asthme fut mal en point, le père s’en pris violemment à Gregor pour le détruire, en lui infligeant une salve de coups ;  car c’était encore forcément de sa faute si les malheurs de la maisonnée n’avaient de cesse.

Néanmoins, « la grave blessure dont souffrit Gregor sembla (…) avoir rappeler au père  de Gregor, malgré sa forme actuelle, triste et répugnante, était un membre de la famille que l’on avait pas le droit de traiter en ennemi (…) »
Très vite la famille va être confrontée à des problèmes de subsistance et d’argent. On renvoya la bonne et vendit des bijoux de famille le père et la mère malgré leur santé défaillante et leur âge effectuaient des petits boulots d’où la culpabilité de Gregor.

On ne faisait plus le ménage de sa chambre et les repas restaient quasi intacts sans être consommés, puis finalement éliminés aux  ordures. 

Il y avait bien une nouvelle femme de service mais dit l’auteur
 « on s’était mis à fourrer dans cette pièce les choses que l’on ne pouvait pas caser ailleurs et il y en avait à présent beaucoup, étant donné que l’on avait pris trois messieurs locataires dans une des chambres de l’appartement. »
Des logeurs, 
sa chambre devenue un fourre-tout,
la culpabilité liée au manque de moyens de subsistance et à la souffrance de sa famille,
tout cela rendait Gregor 
« triste et fatigué à mourir ». (…) comme ces locataires se rassasient moi je dépéris » se dit-il.
Un soir après le dîner lors d’un divertissement au violon Gregor  s’aventura dans la pièce principale et c’est ainsi qu’un nouvel incident allait se produire : les logeurs virent l’insecte.

-          "Je vous donne sur le champ mon congé pour la chambre. Bien entendu je ne vous paierai rien du tout même pour les jours où j’ai logé ici, et je me demande si je ne vais pas vous demander un dédommagement. »

Le premier à s’exprimer fut bientôt suivi de deux autres.

Et nous voilà arrivé au moment le plus dramatique du roman l’instant où Greta se révolte contre son frère :
-          « chers parents »  dit la sœur et en guise d’introduction elle frappa sur la table avec sa main, « cela ne peut pas continuer comme cela. Vous  ne vous rendez peut-être pas compte mais moi, si ! Devant ce monstre je n’ai pas l’intention de prononcer le nom de mon frère, c’est pourquoi je dirai simplement ceci : nous devons essayer de nous en débarrasser. »
-          (…) « il faut qu’il parte » cria la sœur, c’est le seul moyen, Père !  il faut simplement que tu essaies de te débarrasser de l’idée que c’est Gregor.
Quels mots terribles « tu dois te débarrasser de l’idée que c’est Grégor ».

Le lendemain matin c’est la femme de service qui fit la constatation :

-          Venez voir un peu, c’est crevé ; c’est là par terre, complètement crevé ! »
En effet Gregor l’insecte s’était éteint d’inanition.


Le sujet Gregor étant devenu simplement cette chose-là, devenu simplement ce « c’est crevé ; c’est là par terre, complètement crevé ». 

Wittgenstein et le néopositivisme

A) Introduction Si le mot « positif » n’est pas simplement l’antonyme du mot « négatif », il signifie, d’un point de vue philosophique, « ce...