samedi 7 mars 2026

Wittgenstein et le néopositivisme

A) Introduction

Si le mot « positif » n’est pas simplement l’antonyme du mot « négatif », il signifie, d’un point de vue philosophique, « ce qui est établi » ou une connaissance fondée sur des faits établis. Par exemple, le droit positif désigne l’ensemble des règles établies par un pouvoir législatif et thématisées dans différents codes judiciaires.

Au XIXᵉ siècle, c’est Auguste Comte qui en premier caractérise sa philosophie comme positive et scientifique, afin de se démarquer de la philosophie classique trop empreinte de principes métaphysiques indémontrables.

Le Néopositivisme (ou Positivisme logique) s’est, pour sa part, attaché à résoudre des problèmes linguistiques liés à l’usage de concepts philosophiques.

Quant à Wittgenstein, disciple de Bertrand Russell, il s’est, dans une première période, attaché à clarifier le sens des énoncés philosophiques. Il a fréquenté le Cercle de Vienne, foyer du Néopositivisme, mais peut-on véritablement le considérer comme un néopositiviste ? Plus précisément, dans quelle mesure sa pensée linguistique correspond-elle aux principes du positivisme logique, et où s’en distingue-t-elle ?

Pour mieux faire la part des choses, il nous faudra distinguer le Néopositivisme du Positivisme d’Auguste Comte. Ensuite, il nous faudra ébaucher les grandes idées de Wittgenstein dans sa première période. Enfin, nous nous attarderons sur sa seconde période, dite des « Recherches philosophiques ».

 

B) Le Positivisme

Auguste Comte est le fondateur du Positivisme, qui avait pour devise « Ordre et Progrès ». Nous connaissons sa doctrine principalement à cause de la célèbre théorie des trois états du monde, qui envisage un progrès dans les modes de connaissance, partant du stade le plus « fruste » pour s’épanouir au niveau le plus abouti.

Dans la vision comtoise, la société est un organisme vivant qui doit évoluer vers le progrès des connaissances à travers trois stades : théologique, métaphysique et finalement positif. Il est à remarquer que ces trois états peuvent coexister dans un même ensemble social, y compris dans le monde moderne.

Au cœur du premier stade, dit théologique (le fétichiste), la religion se contente d’expliquer la nature par des entités naturelles douées d’esprit. En quelque sorte, le fétichisme est l’animisme que l’on connaît dans les sociétés primitives. Ensuite, il est question de polythéisme, c’est-à-dire d’une représentation du monde où un panthéon de dieux régit le destin des hommes. Une immense majorité des mythologies sont des expressions du polythéisme. Enfin, le monothéisme apparaît comme l’expression la plus récente de la pensée religieuse et est aujourd’hui majoritairement représenté dans les cultures et sociétés du monde.

Vient ensuite le stade métaphysique, probablement suggéré par la transition, au Ve siècle avant Jésus-Christ, de la pensée mythologique grecque à une première tentative de rationalisation des principes que l’on trouve chez les Physiologues, autrement appelés Présocratiques. La métaphysique marque le passage de la pensée mythologique aux premières formes de pensée rationnelle.

Enfin, le stade positif correspond historiquement à l’apparition de la pensée scientifique en Occident, pensée qui ne se contente pas d’affirmer un fait sans en prouver l’existence.

Voulant se fonder sur la science, il existe, selon les positivistes, des gradations d’évolution scientifique : les plus anciennes remontent à la physique, puis par ordre de complexité à la chimie, la biologie et la médecine, jusqu’à l’étude sociologique, terme qu’Auguste Comte a inventé pour désigner l’étude complexe des sociétés humaines. Cette progression montre la manière dont le savoir évolue en fonction de l’objet d’étude.

 

C) Le Néopositivisme

Le Néopositivisme est un mouvement né au début du XXᵉ siècle, durant une période de réaction à la pensée idéaliste largement dominante dans les pays germanophones. Une cible de choix pour le mouvement fut le système hégélien, qui considère que le Tout est la vérité.

Au contraire, Carnap, l’un des pères fondateurs du néopositivisme, rêvait d’un langage idéal composé d’énoncés purement atomiques, c’est-à-dire constitué, comme en physique des particules, des plus petites unités de sens insécables, se combinant à la manière d’atomes en molécules, pour former des propositions de plus en plus complexes.

Cet usage de la langue, réduit à (et inspiré par) la physique, autrement appelé « physicalisme », serait capable, selon Carnap, de s’appliquer à des entités beaucoup plus complexes du savoir.

Par ailleurs, le Néopositivisme des années 1920, impulsé par le Cercle de Vienne, est autrement appelé « positivisme logique » parce qu’il ne vise pas une réforme sociale ou politique, comme chez Comte, mais a pour seule ambition d’appliquer au discours le principe de vérifiabilité, dont on trouve déjà trace chez David Hume.

Ce principe dit que la signification d’une proposition est la méthode de sa vérification : les propositions analytiques ou empiriquement vérifiables ont un sens pour la connaissance. On voit la portée polémique et négative d’un tel principe à l’égard des énoncés de la philosophie traditionnelle : invérifiables par l’expérience, ceux-ci n’ont pas de sens. Par là, la métaphysique est réputée impossible et la seule connaissance légitime est d’ordre scientifique.

Le néopositivisme n’accepte ainsi que des énoncés qui ont un sens et peuvent être validés sur leur caractère de vérité ou de fausseté. Il y a donc un discrédit du langage ordinaire qui ne se limite pas à produire des énoncés exclusivement vrais ou faux.

Si, par exemple, nous disions « il pleut », cette affirmation peut avoir un sens sans être vraie si réellement il ne pleut pas. Le sens n’est donc pas à confondre avec le critère de vérité.

Encore une fois, sous l’impulsion de Carnap, il y a clairement une volonté de réduire le langage aux seules propriétés formelles des relations qui intéressent la science. Nous ferons ici l’économie des dissensions qu’il y a pu avoir, notamment dans le physicalisme particulier d’Otto Neurath, beaucoup plus ouvert à la langue usuelle, car elle est un médium intersubjectif de communication et possède une histoire indissociable de sa structure. Pour Neurath, ce qui est important dans le langage est la cohérence et la correspondance des énoncés.

 

D) Première période : Wittgenstein et le « Tractatus logico-philosophicus »

L. Wittgenstein a fréquenté le Cercle de Vienne sans en être un membre à part entière. Il fut considéré de son vivant comme un génie malgré son caractère bohème et difficile à vivre. Ce personnage était tellement hors normes qu’il était impossible de lui assigner une catégorie socioprofessionnelle : de formation ingénieur en aéronautique et disciple de Russell, il écrit sur l’usage de la langue un livre intitulé Tractatus logico-philosophicus, publié à compte d’auteur par son maître. Cela ne l’empêchait pas d’être, à l’occasion, instituteur, bâtisseur de cabane en Norvège ou jardinier.

Dans sa période viennoise, Wittgenstein a fait l’objet d’une tentative de récupération par le Cercle de Vienne, qui voyait dans son traité une confirmation de ses thèses néopositivistes sur l’usage de la langue.

Mais peut-on dire que le Tractatus adhère au positivisme logique ?

Incontestablement, il y a dans le Tractatus une thèse positiviste en raison de l’importance accordée aux propositions douées de sens, autrement dit aux faits établis comme nous le définissions en introduction.

Toutefois, par rapport au Néopositivisme, quelques remarques sont à suggérer :

  1. Si le traité restreint ce qui peut être exprimé aux seules propositions douées de sens, c’est-à-dire à un ensemble relationnel de faits (le monde étant pour lui constitué de faits et non d’objets ou de substances), il y a bien, non pas un rejet de la métaphysique, mais au moins son écartement.
  2. Si Wittgenstein écarte la métaphysique des énoncés qui ont un sens, il confirme consécutivement le principe de vérifiabilité prôné par le Cercle de Vienne.
  3. Toute proposition sensée doit pouvoir être analysée (ou décomposée) en propositions élémentaires : « La valeur de vérité d’une proposition moléculaire est une fonction de vérité de ses propositions élémentaires. » À cet égard, on est très proche du physicalisme réductionniste.

Ces trois éléments pourraient faire croire que « Wittgenstein fixe les limites du langage à partir d’un postulat empirique et néopositiviste : une proposition n’a de sens que lorsqu’elle se rapporte à un fait d’ordre physique. »

Or, ce n’est pas tout à fait exact : le monde, pour lui, se voit à travers la pensée, qui n’est qu’une image représentant, dans la pensée, son modèle existant dans la réalité. Cet isomorphisme n’est possible que si l’image a la même structure que la chose qu’elle représente. « Cette identité de structure, c’est ce que Wittgenstein appelle la forme logique » (2.2 et suiv.) « une forme logique correspond à un fait possible. »

Ainsi, cet isomorphisme cosmo-linguistique ne peut se réduire à une formule simple, puisque le langage constitue un tableau complet du monde. Wittgenstein reconnaît que les termes « forme logique » ou « fait possible » sont soit des universaux, au sens de la philosophie médiévale, soit des non-sens dans sa propre terminologie, puisqu’il n’y a pas de faits réels correspondant dans le monde. L’expression « fait réel » désigne une catégorie, et cette dernière est dénuée de sens puisqu’on ne peut vérifier sa réalité par rapport aux états de faits « in vivo ».

Cette philosophie linguistique, qui se mord la queue comme le serpent, n’était pas de nature à plaire aux représentants du Néopositivisme ; il y a donc toujours eu une distance, pour ne pas dire une tension, entre le Cercle de Vienne et Wittgenstein.

 

E) Seconde période : Wittgenstein et les « Recherches philosophiques »

Dans les Recherches philosophiques, parues après sa mort, Wittgenstein fait table rase du Néopositivisme, tout en gardant la philosophie en ligne de mire. Pierre Hadot décrit cette œuvre déroutante :

« L’ouvrage n’a donc pas de plan à proprement parler. Certaines suites de paragraphes se rapportent à des sujets particuliers, comme la notion de signification (§1-45), la réfutation de l’atomisme logique qui caractérise le Tractatus (§46-64), la notion générale de jeu de langage (§65-137), l’étude de la compréhension (§138-242), le problème de l’expression des sentiments et des processus mentaux (§243-693). La deuxième partie de l’ouvrage (II, I à XIV) traite presque entièrement des mêmes problèmes : expression des sentiments, possibilité d’un langage privé, sens des phrases qui semblent donner le compte rendu d’une introspection. »

La notion essentielle qu’explore Wittgenstein est celle de jeu de langage. Elle signifie que la langue parlée a différents niveaux de pratique et que ses règles ne sont pas interchangeables selon le type de jeu que l’on pratique. Il ne s’agit pas simplement du jargon des spécialistes ; le langage ordinaire, celui que nous pratiquons tous les jours, est également réglementé et complexe.

Ainsi, un usage incorrect de la langue ne peut être écarté sans nuire au sens. Par exemple, dans la chanson populaire, une erreur peut avoir un sens : Gérard Lenorman dit que « la terre est une étoile » pour mettre en valeur son interlocuteur imaginaire. De même, Michel Berger, dans « Le paradis blanc », utilise un concept invérifiable pour produire un sens poétique subjectif. Ici, la règle de la licence poétique prévaut sur toute désignation physique.

Dans le Tractatus, la philosophie a commis l’erreur de vouloir aller au-delà de la logique. Dans les Recherches philosophiques, l’erreur est de vouloir sortir du langage quotidien ; or, le langage est protéiforme, d’où le terme « jeu ». Nous connaissons tous plusieurs dizaines de jeux différents, chacun avec ses usages et règles propres. Wittgenstein donne une liste abrégée : « inventer une histoire et lire, jouer du théâtre, chanter des rondes, deviner des énigmes, solliciter, remercier, maudire, saluer, prier. »

Le concept de jeu de langage met en évidence la révolution quasi anti-néopositiviste de cette seconde période : dans le langage ordinaire, tout fait sens pour autant que le locuteur et l’auditeur partagent les mêmes codes d’interprétation. Il suffit de se comprendre mutuellement, même si un observateur extérieur peut considérer cela comme du charabia.

 

F) Conclusion

Nous nous demandions jusqu’à quel point Wittgenstein a pu être associé ou récupéré par le Néopositivisme, et particulièrement par le Cercle de Vienne qu’il a fréquenté.

La réponse se fait en deux temps. Le positivisme, dans sa première mouture, avait des ambitions de réforme sociopolitique ; tel ne fut pas le cas du Néopositivisme. Ce dernier est un mouvement intellectuel, dans un climat de réaction anti-idéaliste, dont l’objectif est de réduire la langue à son usage logique, d’où son appellation de positivisme logique.

Si Wittgenstein a dénoncé le débordement métaphysique de la philosophie et compris ce qu’était un énoncé dépourvu de sens, il est clair que les contradictions d’une réduction de la langue à son usage logique lui sont apparues dès l’écriture du Tractatus logico-philosophicus. Il ne pouvait adhérer pleinement à une telle ambition et, dans son évolution, il finira par la rejeter purement et simplement.

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