samedi 7 mai 2022

NIETZSCHE : UNE PHILOSPHIE IMMANENTE

 

A)       A)  INTRODUCTION

Le mot immanence est l’antonyme du mot transcendance (« par-delà les limites »), dès lors ce qui est réputé immanent ne franchit jamais les frontières de la nature finie au-delà de laquelle nous aurions affaire à une réalité infinie ; ce terme nous indique aussi que la pensée s’auto limite à l’archipel de l’être sensible et écarte ou critique l’être intelligible réputé imaginaire donc fondamentalement non existant. De ce point de vue, Nietzsche est sans aucun doute un des plus grands philosophes de l’immanence mais sans pour autant que nous puissions assimiler sa doctrine à une forme de matérialisme car nous connaissons sa critique sans indulgence de l’atomisme démocritéen.

Pourtant, de ce point de vue il y a un paradoxe incontestable car que se peut-il trouver dans la nature qui ne soit sensiblement matériel fusse même sous une forme très éthérée ?  

Un élément de réponse est à chercher du côté d’Aristote qui,  pour sa part, n’aurait certainement pas définit la nature dans sa composante purement matérielle car elle fut pour lui d’abord l’expression du mouvement, or il ne s’agit pas seulement chez le Stagirite d’une simple animation ni même d’une translation d’un point A à un point B mais essentiellement le mouvement aristotélicien est la transformation de l’être sensible dans le temps qui se distingue de l’être intelligible (métaphysique) voué pour son bonheur ou son malheur a resté inchangé, invariable. Au-delà de la physique, il y a le monde des principes et des causes éternelles. 

Le problème qui se pose alors quand on parle d’immanence nietzschéenne est de trouver comment débusquer les références qui nous permettent de comprendre à quel modèle de nature immanente le philosophe allemand fait référence.   Est-on face à une nature mouvement ou une nature matière ? On pourrait aussi poser la question en terme épistémologique et demander : quel est le paradigme de l’immanence chez Nietzsche ? Finalement ce que l’on retiendra d’important dans notre recherche sera de comprendre où est placé la (les) limite(s) entre le monde physique et le monde métaphysique et last but not least pourquoi la métaphysique est condamnable (réfutable) aux yeux de Nietzsche ? Pour ce faire nous allons donc explorer quatre thèmes phares de la pensée du philosophe : la mort de Dieu, la volonté de puissance, le surhomme et l’éternel retour.

B)  LA MORT DE DIEU ET LA VOLONTE DE PUISSANCE

On notera que la mort de Dieu chez Nietzsche est exactement l’inverse de la conception de la mort  divine chez les Chrétiens. La mort sur la croix du Christ est l’annonce de la rédemption, de la résurrection des morts et de la venue imminente du Royaume des Cieux sur terre alors que chez Nietzsche c’est la mort sans retour de toutes les valeurs transcendantes : la vérité, la morale, l’espérance[1]  et l’annonce de l’émergence des nouvelles normes où la métaphysique est supplantée au profit de valeurs liées à la vie. La vérité cède la place à l’authenticité.

« Nietzsche se propose d’analyser l’origine de la pulsion de vérité inhérente à l’homme, et conclut qu’elle est le fruit du processus de socialisation, c’est-à-dire des conventions sociales nécessaires à la survie. Ainsi, quiconque utilise les mots  selon les conventions socialement acceptées est considéré comme exprimant la vérité ; dans le cas contraire, il ment. Par conséquent, ce que nous appelons « vérité » n’est qu’une simple convention linguistique. Croire que le langage reproduit fidèlement le monde est une illusion qui naît de l’oubli : les vérités sont des illusions dont nous avons oublié la véritable nature. »[2]

Quant à la métaphysique c’est l’arrière monde, l’arrière-boutique glauque, la fabrique des illusions pour laquelle notre philosophe demande à déposer le bilan et  à fermer boutique. En supprimant la grammaire il supprime Dieu. L’existence est dépourvue de sens, il n’y a que des interprétations.

Il y a quelque chose de touchant, et en même temps de tragique et de prométhéen, dans cette démarche en ce qu’elle est une invitation à ne compter que sur soi-même, sur notre humanité et ses ressources car il y a un apriori implicite à vouloir écarter ce que les autres « philosophes du soupçon » auraient nommé en d’autres termes (Marx aurait parlé de superstructure et  Freud de Surmoi) : la seule vérité possible est enfuie au cœur de l’homme, non dans son intelligence rationnelle mais plutôt dans ses instincts car l’instinct est une intelligence immédiate sans réflexion. Henri Bergson définit l’instinct et l’intelligence en ces termes :

« L’instinct achevé est une faculté d’utiliser et même de construire des instruments organisés ; l’intelligence achevée est la faculté de fabriquer et d’employer des instruments inorganisés. »[3] 

Ainsi d’un point de vue fonctionnel l’instinct et l’intelligence auraient en commun une fonction instrumentale. L’homme doit retrouver ce rapport au monde non pas à partir d’une croyance en la vérité mais au contraire à partir du conflit de la vie qui lutte pour sa subsistance dans un monde qui lui est hostile, un monde rugueux où règne la souffrance.

Pas étonnant dès lors que l’on trouve chez l’auteur de « La Généalogie de la morale» une néo-éthique aristocratique où la volonté du plus fort l’emporte sur celle du plus faible. Car il ne cache pas son admiration « pathologique » pour le monde héroïque présocratique où l’égoïsme l’emporte sur l’altruisme et où le prédateur se repaît de sa proie[4]. C’est, dit-il, la faiblesse de la morale juive qui a inventé le péché. D’ailleurs, ce n’est pas sans rappeler la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel où le maître est celui qui ne craint pas de mettre sa vie en péril alors que l’esclave est celui qui se préserve et est asservit par le maître ayant fait preuve de bravoure face à la lâcheté du soumis.

En revanche, on se souviendra que dans la phénoménologie de l’Esprit le rapport entre le maître et son subordonné finit par s’inverser.  

Bien que nous nous en rappelions, il faut bien admettre que chez Nietzsche il n’y a pas cette dialectique car le maître doit rester le maître et le serviteur doit rester le serviteur. C’est la volonté de puissance qui domine dans la vie réelle, y compris chez les faibles où elle est bien enfuie sous une morale de soumis:

« La volonté de puissance est devenue la clé de la philosophie nietzschéenne. Le philosophe conclut de cette théorie que la force d’impulsion de la civilisation a toujours été la recherche de la puissance plutôt que de l’utile ou du profit. La volonté de puissance est la pulsion fondamentale de nos actes particuliers - même si elle n’adopte parfois qu’une expression très primaire – et gouverne également l’humanité dans son ensemble. Mais en quoi consiste-t-elle exactement ? Elle s’incarne dans la volonté d’être ce que l’on est vraiment, de reconnaître son être véritable et d’être fidèle à soi-même. Elle est l’acte favorable à tout ce qui est la vie mais aussi la voie qui mène au surhomme. »[5]   

C)  LE SURHOMME

Si la vie est conduite par la volonté de puissance alors l’éthique est castratrice de la vie. Toutes morales du bien (Platon, Socrate), du devoir (Kant) ou de compassion (chrétienne) représentent le coté apollinien de l’existence qui ordonnent le chaos de l’existence. Car Nietzsche est d’abord un vitaliste et en cette qualité il pense que les valeurs que nous défendons sont contraires au plein épanouissement de l’être sensible bouillonnant, dans le tréfonds de ses instincts, d’une énergie bacchusienne anarchique et profondément immorale ou plutôt amorale.

En cela il se rallie à une position qui fut défendue par un auteur politique florentin Nicolas Machiavel qui publia en 1532 un des livres les plus polémique de l’histoire au point que l’adjectif machiavélique est hautement connoté d’immoralité et par un glissement de sens est presque devenu un synonyme de démoniaque.

Nietzsche se distingue toutefois de son prédécesseur en ce qu’il extrapole à la philosophie ce qui n’était chez le second qu’un positionnement politique non généralisable à l’ensemble de la société.

Chez Machiavel la vertu est remplacée par la Virtù dont le radical a  semble-t-il quelque ressemblance que celui du mot virtuose. L’homme politique doit être un virtuose de l’action fut elle violente ou manipulatrice.

« De  façon générale, on peut dire que la virtù machiavélienne se situe à l’opposé de la vertu chrétienne médiévale, cultivée dans les monastères par la vie contemplative. Elle représente le contrepoint de l’oisiveté : action, activité, énergie, dynamisme. La vertu constitue la volonté, mais également la connaissance, l’aptitude et l’astuce, un complexe mélange d’action et de technique entre les mains d’un individu. Pour Machiavel, la seule vertu consiste en disposition à toujours faire ce que la nécessité exige pour parvenir à des fins supérieures, sans considérer l’action qui en résulte comme bonne ou comme mauvaise. »[6]

Alors, comment donc peut-on passer  de la vertu à la virtù, ou comment faire de la vertu une virtù ? 

La question ne se résout pas chez Nietzsche par un simple acte de volonté, il y a une période de l’histoire pour déconstruire les valeurs morales et cette période il la nomme le nihilisme. Grosso modo le nihilisme se situe au 19ème siècle c’est-à-dire précisément au siècle de notre auteur. En effet, le 19ème siècle est celui de l’épopée napoléonienne, de deux mouvements révolutionnaires majeures en Europe - 1830 et 1848 – et celui de la guerre franco-prussienne. C’est également l’époque de l’organisation des mouvements ouvriers, du socialisme international, de l’anarchie et de l’anarcho-syndicalisme. C’est l’époque des phalanstères et des premières utopies sociales.

Le nihilisme est pour le philosophe la naissance de la culture de masse et de l’esprit de troupeau car il faut bien admettre qu’aux yeux de Nietzsche si le nihilisme est nécessaire il ne lui voue aucune admiration et lui reconnaît juste un devoir historique de déconstruction.

De même que la Révolution Française avait accouché de l’Empire napoléonien, De même la culture de masse et l’esprit de troupeau devraient aussi conduire à l’émergence du Surhomme.

Le Surhomme (ou homme supérieur) est un concept ambigu qui apparaît pour la première fois dans un texte assez difficile à décrypter dans sa forme romanesque « Ainsi parlait Zaratoustra » :

« Hommes supérieurs, apprenez de moi ceci : sur la place publique personne ne croit à l’homme supérieur. Et si vous voulez parler sur la place publique, à votre guise ! Mais la populace cligne de l’œil : « Nous sommes tous égaux. » « Hommes supérieurs, – ainsi cligne de l’œil la populace, – il n’y pas d’hommes supérieurs, nous sommes tous égaux, un homme vaut un homme, devant Dieu – nous sommes tous égaux ! » Devant Dieu ! – Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la populace, cependant, nous ne voulons pas être égaux. Hommes supérieurs, éloignez-vous de la place publique ! . Devant Dieu ! – Mais maintenant ce Dieu est mort ! Hommes supérieurs, ce Dieu a été votre plus grand danger. Vous n’êtes ressuscité que depuis qu’il gît dans la tombe. C’est maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant l’homme supérieur devient – maître ! »[7]  

Dans ce court extrait nous retrouvons l’enchaînement mort de Dieu/esprit de troupeau (égalité)/Surhomme. Il s’agit donc d’un mouvement dialectique qui part de la mort de Dieu et va jusqu’au surhomme remplaçant et supprimant Dieu (la métaphysique et la morale). Il est le maître immanent qui a supplanté le maître transcendant. Le Surhomme est bien la clé de voûte de l’immanence nietzschéenne presque à l’image inversée de ce que le Christ est selon les Evangiles la pierre angulaire que les constructeurs ont rejeté (Matthieu 21:42). Ce surhomme n’a pas pour vocation de connaître une ascension mais bien de prendre la place de Dieu, ni plus ni moins.    

D)  L’ETERNEL RETOUR

Si le Surhomme ne monte pas vers ciel, s’il rejette toutes transcendances alors il est voué à l’Eternel retour, il sera comme le poisson rouge qui tourne dans son bocal, rien de nouveau ne peut apparaître dans ses existences futures et il tourne en rond ne pouvant franchir la paroi de verre des cycles de réincarnations.

Cette idée on la trouve déjà chez Arthur Schopenhauer dans son œuvre la plus importante « le monde comme volonté et représentation » :

« De ce que nous sommes là maintenant suit, à bien y réfléchir, que nous devons être toujours. Car comme nous sommes nous-même l’être que le temps a accueilli en lui pour remplir sa vacuité, raison pour laquelle cet être remplit le temps TOUT ENTIER de la même façon, le présent, le passé et l’avenir, et il nous est tout aussi impossible de nous extraire de l’existence que de l’espace – A y regarder de près il est impensable que ce qui est là une fois avec toute la force de la réalité puisse un jour devenir néant pour ensuite ne pas être durant un temps infini. »[8]

Comme tout le monde le sait Schopenhauer était un philosophe pessimiste c’est-à-dire qu’il considérait, au fond, que la volonté de vivre (ou d’être) était le drame de toute existante organique ou inorganique et que le déterminisme l’emportait sur le libre arbitre en sorte que notre seul pouvoir est de tourner le dos à la vie avec mépris.

Au contraire Nietzsche est un philosophe élitiste et aristocratique, pour lui il faut pleinement acquiescer à la volonté de vivre (volonté de puissance) et ce pour une raison fort simple : il connaissait la théorie de l’évolution darwinienne.

Oh bien entendu il y aura toujours des cycles longs qui finalement se reproduiront éternellement à l’identique mais ils s’étendent sur tant de millions d’années lumières que le recommencement ne sera jamais un échec. Comme on ne se lasse jamais d’un jeu passionnant, il n’y a aucune raison que nous nous lassions de l’Eternel retour. A la limite on attend que cela recommence. Ce déterminisme n’est pas exempt de joie à la manière dont Spinoza considérait en ces termes :

« Nous voyons donc que l’esprit peut subir de grands changements, et passer tantôt à une perfection plus grande, mais tantôt à une moindre ; et ces passions nous expliquent les sentiments de la Joie et de la Tristesse. Par Joie, j’entendrai donc dans la suite la passion par laquelle l’esprit passe à une perfection plus grande ; par Tristesse, au contraire, la passion par laquelle il passe à une perfection moindre. En outre, le sentiment de la joie rapporté à la fois à l’esprit et au corps, je le nomme Chatouillement ou Gaîté, et celui de la tristesse, Douleur ou Mélancolie. »[9]

Le but du « jeu » est de progresser constamment d’un état d’évolution moindre à un état dévolution supérieur où l’homme, issu d’un primate, n’est qu’un pont entre lui-même et le Surhomme. Reste à savoir s’il y aurait encore quelque chose de supérieur au Surhomme avant de revenir à la case départ. Peut-être l’homme-dieu ?    

Quoi qu’il en soit tout reviendra éternellement :

« Ô Zarathoustra, dirent alors les bêtes, pour qui pense, toutes choses même dansent ; viennent et se tendent la main, et rient et fuient – et reviennent.

Tout part, tout revient ; éternellement roule la roue de l’être. Tout meurt, tout refleurit, à tout jamais court l’an de l’être.

Tout se brise, tout se remet en place ; éternellement se rebâtit la même maison de l’être. Tout se sépare, tout à nouveau se salue ; éternellement fidèle reste à lui-même l’anneau de l’être. »[10]

E)  CONCLUSION

Nous nous étions fixé comme objectif de comprendre où est placé la (les) limite(s) entre le monde physique et le monde métaphysique et last but not least pourquoi la métaphysique est condamnable (réfutable) aux yeux de Nietzsche ?

Au vu des thèmes extrait de l’œuvre du philosophe on comprend que la limite entre le monde physique, autrement dit le monde de l’être immanent, est placée d’un point de vue historique entre la période présocratique et l’époque héroïque de la mythologie. Ce dernier est un monde sans morale et sans métaphysique, un monde que notre philosophe appelle de ses vœux. C’est le monde du Dieu Bacchus, le dieu du vin et de l’ivresse, celui des satires et des bacchanales. Il l’oppose au monde de d’Apollon, le monde de l’ordre et de la lumière, celui de l’individuation de l’homme qui maîtrise ses instincts et les met au service de la Raison et du Logos.

Chez Nietzsche c’est la volonté de puissance qui est la vérité, la morale et la métaphysique sont des leurres pour des esprits castrés qui ne savent même pas que dans leur condition d’esclave eux aussi  sont agités par la volonté de puissance.

Si la métaphysique est condamnable c’est parce qu’elle crée des arrières-mondes, pures illusions de l’esprit apollinien. L’homme n’a pas vocation ni à connaître le Paradis, ni l’Enfer et la Providence de Dieu n’est qu’une consolation pour les misérables.

Son destin c’est le Surhomme et l’Eternel retour, rien qui ne transcende le monde physique et ses lois immuables.      

 

BIBLIOGRAPHIE

1.   BERGSON Henri, L’évolution créatrice » collection Quadrige Puf, Presse Universitaire de France, 2007 ;

2.   COLLI Giorgio, « Ecrits sur Nietzsche, Paris, Editions de l’éclat, 1988 ;

3.   DELEUZE Gilles « Nietzsche et la Philosophie » Paris, Presses Universitaires de France, 1962 ;

4.   FINK Eugen, « La philosophie de Nietzsche » Paris, Les Editions de Minuit, 1965 ;

5.   HERNANDEZ ARIAS José Rafael, « Nietzsche. La critique la plus radicale des valeurs et de la morale occidentales », collection apprendre à philosopher, Edition RBA France ;

6.   JAEN Marcos, « Machiavel. La morale est étrangère à la politique qui ne vise que le pouvoir », Edition RBA France ;

7.   JANZ Curt Paul, « Nietzsche. Biographie », Paris, Gallimart, 3 tomes 1984,1985 ;

8.   NIETZSCHE Frédéric, « Ainsi parlait Zarathoustra, une livre pour tous et pour personne », traduit par Maurice de Gandillac, collection folio essais, Gallimard 1971 ;

9.   NIETZSCHE Frédéric, « Crépuscule des idoles », folio essais , Editions Gallimard 1974 ;

10. NIETZSCHE Frédéric, « Le Gai Savoir », Les classiques de la Philosophie, Le Livre de Poche, 1993 ;

11. SCHOPENHAUER Arthur, « Le monde comme volonté et représentation II, collection folio essai inédit, Gallimart 2009 ;

12. SPINOZA Baruch, « Ethique », bilingue latin-français, collection Essais, Editions du Seuil 2010.



[1] « Le christianisme est l’inversion de toutes les valeurs aryennes, la victoire des valeurs tchandala, la bonne nouvelle prêchée aux humbles et aux pauvres, le soulèvement général de tous ceux qui sont piétinés, malheureux, contrefaits, ratés, contre la « race », - c’est l’immortelle revanche des tchandala présenté comme religion de l’amour… ». Crépuscule des idoles, folio essai, Gallimard p 50.

[2] HERNANDEZ ARIAS José Rafael, « Nietzsche. La critique la plus radicale des valeurs et de la morale occidentales », collection apprendre à philosopher, Edition RBA France, 2016, p.48.

[3] BERGSON Henri, L’évolution créatrice » coll.  Quadrige Puf, Presse Universitaire de France, 2007, P. 141

[4] « Les hommes qui préparent – Je salue tous les indices de la venue d’une époque plus virile et plus guerrière qui remettra en honneur la bravoure ! Car cette époque doit ouvrir la voie à une époque plus haute encore et rassembler la force dont celle-ci aura besoin un jour – lorsqu’elle introduira l’héroïsme dans la connaissance et fera la guerre pour la pensée et pour ses conséquences. Voilà pourquoi il faut que dès maintenant des hommes vaillants préparent le terrain ; ces hommes ne peuvent pas sortir du néant – et tout aussi peu du sable et de l’écume de la civilisation d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes : il faut des hommes silencieux, solitaires et décidés, qui se contenter de l’activité invisible (…) car croyez m’en ! – le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus réjouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement.(…) Enfin la connaissance finira par étendre la main vers ce qui lui appartient de droit : - elle voudra dominer et posséder, et vous le voudrez avec elle ! (le Gai Savoir, livre quatrième,  aphorisme 283 , Le livre de Poche 1993 p.285 et 286).

Ce sont des propos tenus à propos du savoir en des termes martiaux qui ne sont pas une simple allégorie mais bien les intonations d’un esprit héroïque.

[5] HERNANDEZ ARIAS José Rafael, « Nietzsche. La critique la plus radicale des valeurs et de la morale occidentales », collection apprendre à philosopher, Edition RBA France, 2016, p.13

[6] JAEN Marcos, « Machiavel. La morale est étrangère à la politique qui ne vise que le pouvoir », Edition RBA France, 2016, p.83

[7] NIETZSCHE Frédéric, « Ainsi parlait Zarathoustra, une livre pour tous et pour personne », traduit par Henri Albert, Edition Mercure de France, P.422 et 423

[8] SCHOPENHAUER Arthur, « Le monde comme volonté et représentation II, collection folio essai inédit, Gallimart 2009, p. 1916, 1917.

[9] SPINOZA Baruch, « L’Ethique », proposition XI, Scolie, p. 136

[10] NIETZSCHE Frédéric, « Ainsi parlait Zarathoustra, une livre pour tous et pour personne », traduit par Maurice de Gandillac, collection folio essais, Gallimard 1971, p 274 et 285


Glossaire 

  1. Immanence : Concept opposé à la transcendance, se référant à ce qui existe et se réalise à l'intérieur du monde sensible, sans dépasser les limites de la nature finie.

  2. Transcendance : Référent à tout ce qui dépasse la réalité matérielle et finie, souvent lié à des notions de divinité ou de vérités absolues.

  3. Être sensible : Réalité accessible aux sens, souvent considérée par Nietzsche comme plus authentique que l’être intelligible ou métaphysique.

  4. Être intelligible : Concept métaphysique qui désigne une réalité non matérielle, souvent associée aux idées abstraites et aux vérités éternelles.

  5. Critique de l’atomisme : Rejet de la conception matérialiste du monde comme étant composé de particules indivisibles, en faveur d'une vision plus dynamique de la nature.

  6. Mouvement aristotélicien : Dans la pensée d'Aristote, le mouvement n’est pas seulement un déplacement spatial, mais une transformation de l’être dans le temps.

  7. Métaphysique : Étude des principes fondamentaux de la réalité qui, selon Nietzsche, conduit à des illusions et est souvent critiquée comme étant non essentielle.

  8. Mort de Dieu : Concept central chez Nietzsche, indiquant la fin des valeurs transcendantes et l'absence de sens absolu dans un monde sans divinité.

  9. Volonté de puissance : Notion clé dans la philosophie nietzschéenne, désignant la force fondamentale qui pousse les êtres à s’affirmer et à se dépasser.

  10. Surhomme : Idéal nietzschéen représentant l'homme qui transcende les valeurs traditionnelles et incarne la volonté de puissance, opposé à l'esprit de troupeau.

  11. Nihilisme : Vision pessimiste selon laquelle la vie manque de sens ou de valeur, souvent lié à la déconstruction des valeurs traditionnelles.

  12. Éternel retour : Idée que l’existence se répète éternellement dans un cycle sans fin, où chaque événement se reproduit indéfiniment.

  13. Dialectique du maître et de l’esclave : Concept hégélien où le maître représente la force et l'affirmation de soi, tandis que l'esclave est soumis et dépendant. Nietzsche critique cette inversion de la dialectique.

  14. Vitalisme : Philosophie qui valorise l’énergie vitale et les instincts contre les morales restrictives et castratrices.

  15. Virtù : Notion machiavélienne d’habileté et de capacité d’action qui se démarque de la vertu chrétienne, associée à l'efficacité et à la manipulation.

  16. Authenticité : Valeur liée à la vérité intérieure, où l’individu doit être fidèle à lui-même, en contraste avec les conventions sociales.

  17. Illusions de la vérité : Vision selon laquelle ce que l'on considère comme vérité n'est qu'une convention sociale et linguistique, souvent influencée par des intérêts et des besoins.

mardi 3 mai 2022

EN QUOI L’APPROCHE VOLTAIRIENNE DE LA SUPERSTITION REJOINT-ELLE CELLE DE THOMAS D’AQUIN OU S’EN DISTINGUE-T-ELLE ?

 

        A) Introduction

Faut-il le rappeler la superstition est partout : le vendredi 13 maudit, les chats noirs  porte-malheur, les amulettes porte-bonheur, les tarots, l’astrologie et autres sciences ésotériques qui font toujours recette…, il n’est pas jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat qui soient exemptes de la divination. Telle en attestait en 2010, Elisabeth Tessier conseillère discrète de François Mitterrand pendant ses deux septennats. 

La science nous a de multiples fois  montré que ces croyances n’ont généralement pas de fondement et peuvent être interprétées à l’envi de celui qui consulte. La particularité de ces pratiques est d’établir des liens de sympathies causales entre des choses ou des événements qui n’ont strictement aucun rapport entre eux sinon celui de l’imagination.  

Doit-on considérer qu’entre raison (entendement) et imagination il y a une incompatibilité structurelle ? Autrement dit, de la science occulte à la science positive aurait on vraiment écarté tous les rapports douteux non avérés par les faits ?

Cela a été dès l’origine l’ambition du positivisme héritier plus ou moins lointain du siècle des lumières. Or, parmi les grands esprits du siècle de louis XV, Voltaire terminait à peu près tous ses courriers par le leitmotiv « écrasons l’infâme » c’est-à-dire l’intolérance religieuse en ce qu’elle a de superstition dangereuse et meurtrière.     

Voltaire croyait au pouvoir de la raison quant à la conduite de la vertu et au progrès des hommes, il n’en fut pas pour autant athée comme ses contemporains Diderot (à partir de 1749), d’Holbach, ou le curé Jean Meslière. Néanmoins dans le Dictionnaire Philosophique il aborde la question spécifique de la superstition dans ses liens avec la religion.

Ce qui n’a jamais empêché la religion elle-même, à l’instar de la philosophie, de se questionner elle aussi sur la superstition en des termes qui ne sont pas forcément à comparer à ceux des lumières

Ainsi déjà, au 13ème siècle Saint Thomas d’Aquin, moine Dominicain et docteur de l’Eglise, consacra dans sa Somme théologique  (secunda secundae) pas moins de 5 questions à cette pratique : la question 92 (superstition), question 93 (altération superstitieuses du culte divin), question 94 (l’idolâtrie), question 95 (la divination) et question 96 (les pratiques superstitieuses).

Or il est notoire dans les textes que Voltaire comme Thomas d’Aquin définissent unanimement la superstition comme excès de la religion. Alors qu’est-ce qui permet au premier de vilipender la religion historique et au second de la dédouaner mais surtout de s’en démarquer ?   

Pour élucider ce problème, il nous faudra examiner les concepts de religion et de superstition chez le maître de Ferney comme chez le Docteur Angélique.

 

            B)  Un Dieu suprême et la question de religion naturelle ou révélée.

 b.1 la religion chez Voltaire

Comme nous l’avons évoqué en introduction Voltaire n’était pas athée, il pensait que Dieu est un grand architecte qui a créé le monde et y a inscrit des lois universelles pour en régler le cours. Vu de la sorte, nous devons adorer Dieu - et lui seulement - sans attendre une quelconque récompense ou punition tout en rejetant aussi l’adoration de multiples créatures divines qui ne sont à ses yeux que le fruit d’une imagination exacerbée (« la faiblesse de notre entendement »).

En effet, selon son interprétation les premières sociétés étaient toutes monothéistes au sens où c’est la peur qui leur faisait pressentir l’existence d’une force supérieur capable de leur nuire ou de leur être bénéfique.

Ce n’est qu’avec l’exacerbation des facultés imaginatives que cette force, ce Dieu, vînt à prendre des formes multiples mais toutes encore réunies sous l’égide d’un Dieu principal tel un Zeus régnant sur l’Olympe (hénoteisme).

Ensuite, avec la création des empires et la multiplication des rencontres culturelles, ont coexisté des cultes à plusieurs dieux irréductibles les uns aux autres, permettant à chaque croyant d’adhérer à tel ou tel panthéon selon son appartenance ethnico religieuse ou selon sa sensibilité (polythéisme). Exemple en Egypte antique coexistait l’Ogdoade d’Hermopolis (8 dieux) et l’Ennéade de Héliopolis (9 dieux)

Quand est apparu le temps des premiers « philosophes » qui se rendirent compte que « ni les oignons, ni les chats, ni même les astres n’ont arrangé l’ordre de la nature », ils gardèrent par serment le secret de la découverte d’un Dieu suprême (exemple les mystères orphiques) et ce,  pour ne pas s’aliéner le peuple avec ses opinions religieuses superstitieuses.

Finalement, ce serait en ce temps où le culte d’un Dieu suprême fut établi après moult vicissitudes chez tous les sages d’Asie, d’Europe et en Afrique et c’est aussi en ce temps que la religion Chrétienne est apparue largement assistée par la philosophie grecque (monothéisme).

Mais ce qui est important de retenir, c’est l’idée d’un stade où un Dieu suprême est reconnu « philosophiquement » ce qui est en quelque sorte le point zéro de la religion au sens où la seule recommandation est l’adoration d’Icelui sans y adjoindre aucune autre forme de culte. On peut parler à ce stade de RELIGION NATURELLE [théisme] dont le but est purement moral (faire le bien et éviter le mal) en faisant usage de la raison pour un progrès des mœurs.

Donc avec la religion naturelle au sens voltairien on est loin de la religion révélée au sens chrétien. Pour Voltaire la religion naturelle est anhistorique et universelle tandis que son pendant révélé n’est qu’une des formes historiques de la religion naturelle qui se fausse par le développement en son sein du dogmatisme et autres pratiques superfétatoires, finissant par se diviser en factions ; divisions dégénérant toujours en disputes théologiques et, dans certains cas, en guerres de religions.

 

b.2 la religion chez Thomas d’Aquin

Au contraire, chez Thomas d’Aquin la religion naturelle est une conception qui n’existe tout simplement pas, il n’y a de croyance que dans le cadre de la révélation.  C’est le principe même que l’on trouve énoncé dans le Décalogue : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. » (Livre de l’Exode 20, 1-18). Et ce Dieu porte un nom, le tétragramme,  qu’il est interdit de prononcer sous peine de sanction.  Toutefois, « Dieu peut être signifié par des pronoms et des noms relatifs » (Somme théologique tome 1 question 13 article 1), c’est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, celui du peuple juif et pas d’un autre peuple.

De ce point de vue on ne peut pas rapprocher François-Marie Arouet de Saint Thomas car dans la religion historique chrétienne on rend un culte à Dieu et Dieu s’intéresse aux hommes même si pour le docteur Angélique : « la religion est une vertu morale, nous l’avons dit. (…)[et, n.d.r.] que la vertu morale s’établit dans le juste milieu. Le vice peut donc doublement s’y opposer : par excès et par défaut (…)[lorsque, n.d.r.] qu’on rend le culte divin à qui on ne le doit pas, ou d’une manière indue. »  (Somme théologique question 92 – conclusion).

Nonobstant ces différences, il existe malgré tout un point de convergence entre religion naturelle et religion révélée vues par nos deux penseurs : l’accent mis sur la VERTU MORALE que l’une ou l’autre pratique religieuse doivent susciter chez le dévot.  

 

C) Voltaire :  la superstition vue sous l’angle de l’irrationalité et de la réprobation du pardon des crimes

«Presque tout ce qui va au-delà de l'adoration d'un être suprême et de la soumission du cœur à ses ordres éternels, est superstition. C’en est une très dangereuse que le pardon des crimes attaché à certaines cérémonies[1]».

Donc la superstition commence là où finit la vraie religion c'est-à-dire là où se termine la religion naturelle. Autrement dit dans toutes les religions historiques on trouve une part plus ou moins importante de superstition ce qui fait dire à Voltaire qu'on ne sait pas exactement où et comment commence la superstition, comme également on ne sait pas non plus où elle se termine. Les exemples qu'il donne sont associés soit à l'abus de la crédulité des croyants, soit à l'imposition de charges ecclésiales sur les successions des défunts ou pire au pardon des crimes.

Dans ce dernier cas, l’absolution des crimes par le sacrifice expiatoire d’animaux est une des pires formes d'intolérance superstitieuse car ce n'est pas la notion de pardon qui est ici réprouvée mais l'acquittement de fautes qui ne seront pas châtiés comme une vraie justice devrait le faire.

Dans un état de saine justice la condamnation et la peine n'excluent pas le pardon car il ne faut pas que les cœurs restent ulcérés. Pour autant, si le pardon est souhaitable, dans l'intérêt autant de la victime que du scélérat, il devrait se doubler d'une peine réelle et pas seulement d'un simple sacrifice expiatoire rituel faisant porter à une pauvre bête immolée le poids des actes d’un scélérat. Il y a dans le cas d'espèce un vice impliquant une déresponsabilisation confinant au fanatisme.

On sait combien Voltaire s'étaient impliqué, à son époque, contre l'intolérance religieuse notamment dans l'affaire Calas (pour laquelle il écrira le Traité sur la tolérance) ou l'affaire Sirven deux malheureuses instructions judiciaires d’où il résultât à tort la condamnation à la peine capitale de parents  chrétiens protestants qui auraient selon la chronique voulu jusqu’à l’infanticide empêcher leur progéniture de se convertir au catholicisme et ce, sans qu’étonnamment aucun accusateur n’ait jamais pu en fournir la moindre preuve sérieuse.

Plus représentatif encore fût la réhabilitation de François-Jean Lefebvre de La Barre décapité et brûlé pour blasphème et sacrilège.

Au 21ème siècle, on ne conçoit plus que de tels crimes puissent être commis au nom de la religion et  pourtant l'intolérance superstitieuse est loin d'avoir été éradiquée des consciences endurcies. En attestèrent récemment les attentats du 13 novembre 2015 à Paris qui doivent nous rappeler que l'obscurantisme n'est jamais très loin de nous.

Le seul remède à cette forme de superstition meurtrière est le développement de la rationalité et de l’esprit critique philosophique.

De ce point de vue Voltaire défend une position qui est assez proche de celle d’Emmanuel Kant dans son célèbre article « Qu’est-ce que les lumières ? »

« Les «Lumières» se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu'elle résulte non pas d'une insuffisance de l'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières. [2]»

D) Thomas d’Aquin : la superstition vue sous l’angle du péché  

 Si Saint Thomas ne reconnaît pas une religion naturelle, il n'en est pas moins lui aussi — en bon aristotélicien - en quête de vertu et en réprobation du vice. A l'image de ce que l'on trouve dans l'Ethique à Nicomaque, il définit la vertu en termes de juste milieu et il nous apprend que la religion loin d'être simplement un culte est surtout une vertu morale. Parce que la religion est une vertu « au sens aristotélicien », elle ne doit pas être excessive. Au-delà de la bonne mesure on franchirait en quelque sorte le seuil du péché de superstition (qui est un vice par excès). En-deçà de la bonne mesure on tombe dans l'irréligion (sujet qui ne nous préoccupe pas présentement). La superstition est un culte divin contraire à la règle.

Le culte véritable ou l'adoration la plus authentique de Dieu passe forcément par la pratique des trois vertus théologales que sont la foi, la charité et l'espérance qui ne sauraient jamais être excessives car il n'est jamais trop de foi, il n'est jamais trop de charité pas plus qu'il n'est trop d'espérance.

Pourquoi alors le culte peut-il être quand même vicié par de l'excès ?

Si la foi, la charité ou l'espérance ne sont pas celles dévolues à Dieu Sabaoth, alors le culte est rendu à des créatures qui usurpent les prérogatives du seul Créateur. « Ainsi donc la superstition est un vice qui s'oppose à la religion par excès ; non que l'on rende à Dieu plus d'hommage que ne fait la vraie religion, mais par le fait qu'on rend le culte divin à qui on ne le doit pas, ou d'une manière indue. » (Somme Théologique Question 92 la superstition conclusion)

(...) si nous y mêlons quelque chose qui, de soi, ne se rattache pas à glorification de Dieu, au rapprochement de notre âme avec lui, au gouvernement mesuré de la convoitise charnelle ; ou encore si c'est en dehors de l'institution de Dieu et de l'Eglise, ou contre la coutume générale qui, selon S. Augustin a force de loi : tout cela doit être tenu pour superflu ou superstitieux, parce que ce qui ne consiste qu'en pratiques extérieures ne ressortit pas au culte intérieur de Dieu » (Somme Théologique Question 93 les altérations superstitieuses du culte divin, article 2 conclusion)

Il serait fastidieux ici d'entrer dans le détail des superstitions énoncés dans la Somme Théologique, aussi contentons-nous d'en énumérer les principales catégories.

·          L'idolâtrie : adoration d'objet ou d'image alors qu'ils (elles) n'ont strictement aucun pouvoir (« l'homme qui par l'idolâtrie renverse l'ordre, en s'attaquant à l'honneur divin, subit ainsi par le fait du péché contre nature la honte de voir sa propre dégradation ») (ST, Q 94 art 3) ,

·         La divination (par le démons, les astres, les augures, les sorts, les songes) : «on ne fait acte de divination que lorsqu’on s’arroge indûment la prédiction d’événements futurs » (ST, Q 95 art 1) (…) « or toute divination procède de l’opération des démons » (ST, Q 95 art 2)(…) « en tant qu’on fait avec eux un pacte tacite ou exprès » (ST, Q 95 art 2 solution)

·          Les pratiques superstitieuses (art notoire, action sur les corps, conjecture de la bonne ou mauvaise fortune, formules sacrées en pendentif).

 

E) Conclusion

Il est certain que Voltaire soutient une éthique de la raison et du progrès tandis que Thomas d’Aquin est un philosophe religieux doctrinaire. Dans ces conditions, on serait tenté de croire que tout les oppose, pourtant dans les termes Voltaire comme Thomas d’Aquin définissent unanimement la superstition comme excès de la religion. Alors qu’est-ce qui permet au premier de vilipender la religion historique et au second de l’épargner et surtout de la disculper ?

Nous avons vu que la religion naturelle chez Voltaire est pratiquement une pétition de principe, c’est le théisme qui n’est au fond qu’une fiction pour montrer ce que devrait être la vraie religion morale. Il est bien entendu de ce point de vue qu’une religion idéale comme celle-là n’existe que dans l’esprit de celui qui l’imagine. C’est comme l’idée d’un contrat social qui serait à l’origine des sociétés humaines, il s’agit seulement d’une idée posée par principe sans qu’on ait la moindre certitude sur la véritable origine des sociétés.

A partir de là, tout ce qui est pratique religieuse pour autant qu’elle prête le flanc à la critique sera irrémédiablement vu sous l’angle de l’excès et cataloguée de superstition sous-entendant par-là qu’il vaut mieux s’en abstenir et se cantonner dans les limites de l’éthique rationnelle sans renier Dieu (déisme).

Quant à la religion historique, plus communément appelée religion révélée, elle ne peut pas se contenter de pétition de principe. Elle est une église, un corps constitué qui doit vivre et s’organiser autour d’un idéal divin.

Ainsi un théologien comme Thomas d’Aquin précise bien que la superstition comme excès dans la religion ce n’est pas « pousser le bouchon trop loin »,  mais c’est plus exactement se tromper de culte, adorer ce qui ne dois pas être adoré et nier de la sorte le Dieu unique auquel seul un culte doit être consacré.              



[1] VOLTAIRE, « Dictionnaire philosophique [la Raison par l’alphabet] » coll. Classique Jaunes littératures francophones, Editions Classiques Garnier, Paris 2009, page 369.

[2] KANT Emmanuel, Qu’est-ce que les lumières, extrait de https://philosophie.cegeptr.qc.ca/wp-content/documents/Quest-ce-que-les-Lumi%C3%A8res%EF%80%A5-1784.pdf , page consultée le 23/08/2021


Glossaire 

  1. Superstition
    Définie comme un excès de la religion, elle inclut des croyances irrationnelles et des pratiques sans fondement rationnel, selon Voltaire et Thomas d'Aquin.

  2. Raison (Entendement)
    Faculté humaine permettant d'analyser, de comprendre et de juger. Pour Voltaire, elle est essentielle à la conduite morale et à l'évolution humaine.

  3. Imagination
    Capacité mentale qui, selon Voltaire, peut mener à des croyances superstitieuses lorsque les individus créent des liens illusoires entre des événements.

  4. Positivisme
    Philosophie qui valorise les connaissances basées sur des faits observables et la science, héritée du Siècle des Lumières.

  5. Religion Naturelle (Théisme)
    Concept voltairien d'une religion universelle et moralement orientée, qui ne s'appuie pas sur des révélations historiques, mais sur l'adoration d'un Dieu suprême.

  6. Religion Révélée
    Religion qui se fonde sur des révélations divines historiques, en opposition à la religion naturelle; elle inclut des doctrines et des dogmes spécifiques.

  7. Vertu Morale
    Qualité éthique que doit susciter la pratique religieuse, soulignant l'importance d'un juste milieu, comme le définit Thomas d'Aquin.

  8. Intolérance Religieuse
    Refus d'accepter les croyances ou pratiques d'autres, conduisant à des actes de violence ou de persécution, un sujet de critique majeur chez Voltaire.

  9. Hénoteisme
    Système de croyance où l'on admet l'existence d'un Dieu suprême tout en honorant d'autres divinités, une étape vers le monothéisme.

  10. Idolâtrie
    Adoration d'objets ou d'images, considérée comme un péché par Thomas d'Aquin, car elle détourne le culte du Dieu unique.

  11. Divination
    Pratique consistant à prédire l'avenir à l'aide de moyens considérés comme irrationnels, souvent associée aux démons dans les écrits de Thomas d'Aquin.

  12. Éthique de la Raison
    Perspective de Voltaire qui prône l'utilisation de la raison et du scepticisme pour guider les actions humaines, en opposition à la superstition.

  13. Sacrifice Expiatoire
    Pratique religieuse consistant à offrir un être vivant pour apaiser les dieux, critiquée par Voltaire pour son implication dans une forme de déresponsabilisation morale.

  14. Contrat Social
    Concept théorique d'une entente entre les membres d'une société pour établir des règles et des normes, en lien avec la nature des croyances religieuses.

  15. Obscurantisme
    État de réticence à accepter des vérités scientifiques ou rationnelles, entraînant des croyances superstitieuses, une préoccupation exprimée par Voltaire.

  16. Juste Milieu
    Idéal aristotélicien de Thomas d'Aquin qui soutient que la vertu se trouve entre l'excès et le défaut, appliqué ici à la pratique religieuse.

Wittgenstein et le néopositivisme

A) Introduction Si le mot « positif » n’est pas simplement l’antonyme du mot « négatif », il signifie, d’un point de vue philosophique, « ce...