A) Introduction
Si le mot « positif » n’est pas
simplement l’antonyme du mot « négatif », il signifie, d’un point de vue
philosophique, « ce qui est établi » ou une connaissance fondée sur des faits
établis. Par exemple, le droit positif désigne l’ensemble des règles établies
par un pouvoir législatif et thématisées dans différents codes judiciaires.
Au XIXᵉ siècle, c’est Auguste
Comte qui en premier caractérise sa philosophie comme positive et scientifique,
afin de se démarquer de la philosophie classique trop empreinte de principes
métaphysiques indémontrables.
Le Néopositivisme (ou Positivisme
logique) s’est, pour sa part, attaché à résoudre des problèmes linguistiques
liés à l’usage de concepts philosophiques.
Quant à Wittgenstein, disciple de
Bertrand Russell, il s’est, dans une première période, attaché à clarifier le
sens des énoncés philosophiques. Il a fréquenté le Cercle de Vienne, foyer du
Néopositivisme, mais peut-on véritablement le considérer comme un
néopositiviste ? Plus précisément, dans quelle mesure sa pensée linguistique
correspond-elle aux principes du positivisme logique, et où s’en
distingue-t-elle ?
Pour mieux faire la part des
choses, il nous faudra distinguer le Néopositivisme du Positivisme d’Auguste
Comte. Ensuite, il nous faudra ébaucher les grandes idées de Wittgenstein dans
sa première période. Enfin, nous nous attarderons sur sa seconde période, dite
des « Recherches philosophiques ».
B) Le Positivisme
Auguste Comte est le fondateur du
Positivisme, qui avait pour devise « Ordre et Progrès ». Nous connaissons sa
doctrine principalement à cause de la célèbre théorie des trois états du monde,
qui envisage un progrès dans les modes de connaissance, partant du stade le plus
« fruste » pour s’épanouir au niveau le plus abouti.
Dans la vision comtoise, la
société est un organisme vivant qui doit évoluer vers le progrès des
connaissances à travers trois stades : théologique, métaphysique et finalement
positif. Il est à remarquer que ces trois états peuvent coexister dans un même
ensemble social, y compris dans le monde moderne.
Au cœur du premier stade, dit
théologique (le fétichiste), la religion se contente d’expliquer la nature par
des entités naturelles douées d’esprit. En quelque sorte, le fétichisme est
l’animisme que l’on connaît dans les sociétés primitives. Ensuite, il est
question de polythéisme, c’est-à-dire d’une représentation du monde où un
panthéon de dieux régit le destin des hommes. Une immense majorité des mythologies
sont des expressions du polythéisme. Enfin, le monothéisme apparaît comme
l’expression la plus récente de la pensée religieuse et est aujourd’hui
majoritairement représenté dans les cultures et sociétés du monde.
Vient ensuite le stade
métaphysique, probablement suggéré par la transition, au Ve siècle avant
Jésus-Christ, de la pensée mythologique grecque à une première tentative de
rationalisation des principes que l’on trouve chez les Physiologues, autrement
appelés Présocratiques. La métaphysique marque le passage de la pensée
mythologique aux premières formes de pensée rationnelle.
Enfin, le stade positif
correspond historiquement à l’apparition de la pensée scientifique en Occident,
pensée qui ne se contente pas d’affirmer un fait sans en prouver l’existence.
Voulant se fonder sur la science,
il existe, selon les positivistes, des gradations d’évolution scientifique :
les plus anciennes remontent à la physique, puis par ordre de complexité à la
chimie, la biologie et la médecine, jusqu’à l’étude sociologique, terme
qu’Auguste Comte a inventé pour désigner l’étude complexe des sociétés
humaines. Cette progression montre la manière dont le savoir évolue en fonction
de l’objet d’étude.
C) Le Néopositivisme
Le Néopositivisme est un
mouvement né au début du XXᵉ siècle, durant une période de réaction à la pensée
idéaliste largement dominante dans les pays germanophones. Une cible de choix
pour le mouvement fut le système hégélien, qui considère que le Tout est la
vérité.
Au contraire, Carnap, l’un des
pères fondateurs du néopositivisme, rêvait d’un langage idéal composé d’énoncés
purement atomiques, c’est-à-dire constitué, comme en physique des particules,
des plus petites unités de sens insécables, se combinant à la manière d’atomes
en molécules, pour former des propositions de plus en plus complexes.
Cet usage de la langue, réduit à
(et inspiré par) la physique, autrement appelé « physicalisme », serait
capable, selon Carnap, de s’appliquer à des entités beaucoup plus complexes du
savoir.
Par ailleurs, le Néopositivisme
des années 1920, impulsé par le Cercle de Vienne, est autrement appelé
« positivisme logique » parce qu’il ne vise pas une réforme sociale ou
politique, comme chez Comte, mais a pour seule ambition d’appliquer au discours
le principe de vérifiabilité, dont on trouve déjà trace chez David Hume.
Ce principe dit que la
signification d’une proposition est la méthode de sa vérification : les
propositions analytiques ou empiriquement vérifiables ont un sens pour la
connaissance. On voit la portée polémique et négative d’un tel principe à
l’égard des énoncés de la philosophie traditionnelle : invérifiables par
l’expérience, ceux-ci n’ont pas de sens. Par là, la métaphysique est réputée
impossible et la seule connaissance légitime est d’ordre scientifique.
Le néopositivisme n’accepte ainsi
que des énoncés qui ont un sens et peuvent être validés sur leur caractère de
vérité ou de fausseté. Il y a donc un discrédit du langage ordinaire qui ne se
limite pas à produire des énoncés exclusivement vrais ou faux.
Si, par exemple, nous disions
« il pleut », cette affirmation peut avoir un sens sans être vraie si
réellement il ne pleut pas. Le sens n’est donc pas à confondre avec le critère
de vérité.
Encore une fois, sous l’impulsion
de Carnap, il y a clairement une volonté de réduire le langage aux seules
propriétés formelles des relations qui intéressent la science. Nous ferons ici
l’économie des dissensions qu’il y a pu avoir, notamment dans le physicalisme
particulier d’Otto Neurath, beaucoup plus ouvert à la langue usuelle, car elle
est un médium intersubjectif de communication et possède une histoire
indissociable de sa structure. Pour Neurath, ce qui est important dans le
langage est la cohérence et la correspondance des énoncés.
D) Première période :
Wittgenstein et le « Tractatus logico-philosophicus »
L. Wittgenstein a fréquenté le
Cercle de Vienne sans en être un membre à part entière. Il fut considéré de son
vivant comme un génie malgré son caractère bohème et difficile à vivre. Ce
personnage était tellement hors normes qu’il était impossible de lui assigner
une catégorie socioprofessionnelle : de formation ingénieur en aéronautique et
disciple de Russell, il écrit sur l’usage de la langue un livre intitulé Tractatus
logico-philosophicus, publié à compte d’auteur par son maître. Cela ne
l’empêchait pas d’être, à l’occasion, instituteur, bâtisseur de cabane en
Norvège ou jardinier.
Dans sa période viennoise,
Wittgenstein a fait l’objet d’une tentative de récupération par le Cercle de
Vienne, qui voyait dans son traité une confirmation de ses thèses
néopositivistes sur l’usage de la langue.
Mais peut-on dire que le Tractatus
adhère au positivisme logique ?
Incontestablement, il y a dans le
Tractatus une thèse positiviste en raison de l’importance accordée aux
propositions douées de sens, autrement dit aux faits établis comme nous le
définissions en introduction.
Toutefois, par rapport au
Néopositivisme, quelques remarques sont à suggérer :
- Si le traité restreint ce qui peut être exprimé aux
seules propositions douées de sens, c’est-à-dire à un ensemble relationnel
de faits (le monde étant pour lui constitué de faits et non d’objets ou de
substances), il y a bien, non pas un rejet de la métaphysique, mais au
moins son écartement.
- Si Wittgenstein écarte la métaphysique des énoncés
qui ont un sens, il confirme consécutivement le principe de vérifiabilité
prôné par le Cercle de Vienne.
- Toute proposition sensée doit pouvoir être analysée
(ou décomposée) en propositions élémentaires : « La valeur de vérité d’une
proposition moléculaire est une fonction de vérité de ses propositions
élémentaires. » À cet égard, on est très proche du physicalisme
réductionniste.
Ces trois éléments pourraient
faire croire que « Wittgenstein fixe les limites du langage à partir d’un
postulat empirique et néopositiviste : une proposition n’a de sens que
lorsqu’elle se rapporte à un fait d’ordre physique. »
Or, ce n’est pas tout à fait
exact : le monde, pour lui, se voit à travers la pensée, qui n’est qu’une image
représentant, dans la pensée, son modèle existant dans la réalité. Cet
isomorphisme n’est possible que si l’image a la même structure que la chose
qu’elle représente. « Cette identité de structure, c’est ce que Wittgenstein
appelle la forme logique » (2.2 et suiv.) « une forme logique correspond à un
fait possible. »
Ainsi, cet isomorphisme
cosmo-linguistique ne peut se réduire à une formule simple, puisque le langage
constitue un tableau complet du monde. Wittgenstein reconnaît que les termes
« forme logique » ou « fait possible » sont soit des universaux, au sens de la
philosophie médiévale, soit des non-sens dans sa propre terminologie, puisqu’il
n’y a pas de faits réels correspondant dans le monde. L’expression « fait
réel » désigne une catégorie, et cette dernière est dénuée de sens puisqu’on ne
peut vérifier sa réalité par rapport aux états de faits « in vivo ».
Cette philosophie linguistique,
qui se mord la queue comme le serpent, n’était pas de nature à plaire aux
représentants du Néopositivisme ; il y a donc toujours eu une distance, pour ne
pas dire une tension, entre le Cercle de Vienne et Wittgenstein.
E) Seconde période :
Wittgenstein et les « Recherches philosophiques »
Dans les Recherches
philosophiques, parues après sa mort, Wittgenstein fait table rase du
Néopositivisme, tout en gardant la philosophie en ligne de mire. Pierre Hadot
décrit cette œuvre déroutante :
« L’ouvrage n’a donc pas de plan à proprement parler. Certaines suites de
paragraphes se rapportent à des sujets particuliers, comme la notion de
signification (§1-45), la réfutation de l’atomisme logique qui caractérise le Tractatus (§46-64), la notion
générale de jeu de langage (§65-137), l’étude de la compréhension (§138-242),
le problème de l’expression des sentiments et des processus mentaux (§243-693).
La deuxième partie de l’ouvrage (II, I à XIV) traite presque entièrement des
mêmes problèmes : expression des sentiments, possibilité d’un langage privé,
sens des phrases qui semblent donner le compte rendu d’une introspection. »
La notion essentielle qu’explore
Wittgenstein est celle de jeu de
langage. Elle signifie que la langue parlée a différents niveaux de
pratique et que ses règles ne sont pas interchangeables selon le type de jeu
que l’on pratique. Il ne s’agit pas simplement du jargon des spécialistes ; le
langage ordinaire, celui que nous pratiquons tous les jours, est également
réglementé et complexe.
Ainsi, un usage incorrect de la
langue ne peut être écarté sans nuire au sens. Par exemple, dans la chanson
populaire, une erreur peut avoir un sens : Gérard Lenorman dit que « la terre
est une étoile » pour mettre en valeur son interlocuteur imaginaire. De même,
Michel Berger, dans « Le paradis blanc », utilise un concept invérifiable pour
produire un sens poétique subjectif. Ici, la règle de la licence poétique
prévaut sur toute désignation physique.
Dans le Tractatus, la
philosophie a commis l’erreur de vouloir aller au-delà de la logique. Dans les Recherches
philosophiques, l’erreur est de vouloir sortir du langage quotidien ; or,
le langage est protéiforme, d’où le terme « jeu ». Nous connaissons tous
plusieurs dizaines de jeux différents, chacun avec ses usages et règles
propres. Wittgenstein donne une liste abrégée : « inventer une histoire et
lire, jouer du théâtre, chanter des rondes, deviner des énigmes, solliciter,
remercier, maudire, saluer, prier. »
Le concept de jeu de langage met
en évidence la révolution quasi anti-néopositiviste de cette seconde période :
dans le langage ordinaire, tout fait sens pour autant que le locuteur et
l’auditeur partagent les mêmes codes d’interprétation. Il suffit de se comprendre
mutuellement, même si un observateur extérieur peut considérer cela comme du
charabia.
F) Conclusion
Nous nous demandions jusqu’à quel
point Wittgenstein a pu être associé ou récupéré par le Néopositivisme, et particulièrement
par le Cercle de Vienne qu’il a fréquenté.
La réponse se fait en deux temps.
Le positivisme, dans sa première mouture, avait des ambitions de réforme
sociopolitique ; tel ne fut pas le cas du Néopositivisme. Ce dernier est un
mouvement intellectuel, dans un climat de réaction anti-idéaliste, dont
l’objectif est de réduire la langue à son usage logique, d’où son appellation
de positivisme logique.
Si Wittgenstein a dénoncé le
débordement métaphysique de la philosophie et compris ce qu’était un énoncé
dépourvu de sens, il est clair que les contradictions d’une réduction de la
langue à son usage logique lui sont apparues dès l’écriture du Tractatus
logico-philosophicus. Il ne pouvait adhérer pleinement à une telle ambition
et, dans son évolution, il finira par la rejeter purement et simplement.